Créer un journal poétique pour ados

Vous voulez donner un nouveau souffle à vos leçons sur la poésie ? Sortir des sempiternels comptage de syllabes, analyse métrique ou identification de rimes ? Créer le premier journal poétique gratuit pour ados pourrait bien vous aider à retrouver le plaisir d'aborder le genre avec vos élèves.


Au hasard des préparations et des visites de stage dans certaines classes, j'ai pu constater que l’enseignement de la poésie pèche parfois par excès de formalisme. Le stagiaire novice, notamment, peine souvent à se détacher des notions formelles qu’il faut bien enseigner : les rimes, féminines ou masculines, plates ou riches, croisées ou embrassées et autres enjambements ; les fastidieux décomptes de syllabes (maudits alexandrins !), de vers libres ou non,… Tout cela suinte la contrainte et la sueur formelle, alors que la poésie devrait plutôt libérer son auteur et l’autoriser à manier la langue avec audace et souplesse1.

Si, comme moi, vous êtes las de voir vos élèves considérer les poèmes comme des équations ou des calculs savants, je vous invite à suivre les quelques pistes proposées ci-dessous, s'articulant autour de la création d’un journal poétique par et pour des élèves du début du secondaire.



Un modèle

Peut-être connaissez-vous le journal poétique GUSTAVE2, « mensuel de poésie indestructible » pour adultes publié (désormais en ligne) depuis plus de 30 ans par Stéphane Bataillon. En 2022, il a donné naissance à GUSTAVE junior, premier journal gratuit entièrement consacré à la poésie pour les enfants de 7 à 12 ans. Ce dernier est trimestriel, accessible en ligne3 sous deux formats, l’un imprimable (deux feuilles A4 à plier), l’autre à lire directement sur écran. Il se targue d’offrir à ses lecteurs « le meilleur de la poésie contemporaine à hauteur d’enfant »4. Il renferme « des poèmes inédits et des ateliers créatifs librement utilisables en classe et en médiathèque pour toute activité pédagogique non lucrative ».


https://www.gustavejunior.com/



Composition du journal

L’ensemble s’articule autour d’un thème annoncé en couverture et illustré : Patate ! (n°10), des nœuds et des nous (n°12), bestioles (n°13), je peux ? (n°6). Le dernier journal, de janvier 2026 a pour thème C’est pas de la salade !



Après la page de couverture vient un édito, souvent déjà sous forme de texte poétique (rimé ou en vers libres). Les poètes publiés dans le numéro y sont aussi présentés brièvement. Chacun livre un poème dans les pages suivantes.

La rubrique un bout du monde propose un poème en langue étrangère transcrit et sa traduction, tandis qu’un lien en bas de page permet d’écouter l’oralisation du texte en langue originale.

Place enfin au jeu, avec la page Á ton tour qui propose un « défipoème »  aux jeunes lecteurs. Bernard Friot les invite à jouer avec la langue en proposant des pistes/contraintes d’écriture en lien avec le thème : du caviardage, une liste de mots à intégrer, des consignes pour dire un poème à haute voix, un sous-genre de poème particulier (poème interrogatif, acrostiche, haiku etc.). Les apprentis poètes sont invités à envoyer leur production pour une possible publication en ligne, sur le site de GUSTAVE junior.



Un journal de poésie pour ados

Entre GUSTAVE et GUSTAVE junior, il reste une place pour un journal de poésie pour ados, appelons-le GUGUS, qui ne manquera pas de susciter la veine poétique et créatrice de vos élèves, grâce à la motivation engendrée par la perspective d’une publication, même plus confidentielle (rien n’empêche de la cantonner au cadre scolaire si on le juge préférable). 

Pour commencer, l’enseignant proposera un brainstorming en classe, de façon à faire émerger un thème qui corresponde aux centres d’intérêts des élèves, de façon, encore une fois, à nourrir la motivation. Prenons par exemple, la flemme ( !) qu’on pourra traiter avec humour, vu son caractère pour le moins central dans la vie de nos ados.

Plus sérieusement, cette thématique pourra s'inscrire dans une réflexion plus large sur l’oisiveté (qui est en quelques sortes une version plus « dix-neuvième siècle » de la flemme) : comment se manifeste-t-elle ? quels sont ses effets néfastes ? ses bénéfices lorsqu'on s'y adonne ? La réflexion menée avec les élèves pourrait avantageusement aboutir à une banque de mots dans laquelle puiser au moment de l’écriture.


L’oisiveté (la flemme)

Synonymes : désœuvrement, nonchalance, paresse, fainéantise, farniente...

Ce qu’elle permet…

Ce qu’elle empêche (ou permet d’éviter)

-penser

-rêver

-sourire

-s’évader

-vagabondage

-école buissonnière

-...

-le stress et l’angoisse

-la rentabilité

-les devoirs

-les obligations

- le jusqu'au-boutisme 

-le perfectionnisme

-...


Un petit détour, puisque nous sommes tout de même au cours de français, par la lecture de grands poètes s'étant illustrés dans ce thème sera le bienvenu, dans le but de confronter les élèves dans leur choix. 

Voici par exemple un extrait qui pourra nourrir la réflexion :

Allons ! feignons, fainéantons, ô pitié ! Et nous existerons en nous amusant, en rêvant amours monstres et univers fantastiques, en nous plaignant et en querellant les apparences du monde, saltimbanque, mendiant, artiste, bandit, — prêtre !

Arthur Rimbaud, "L'Éclair", extrait de Une saison en enfer (1873)

Citons également le personnage du flâneur chez Baudelaire, être oisif (et par là même créatif) par excellence, qui signe le début de la modernité poétique5.  

Mais revenons à notre GUGUS. Une fois la banque de mots établie, différents « déclencheurs », ou mieux contraintes « créatrices », seront proposés aux élèves pour stimuler leur veine poétique et aboutir à des productions publiables dans le journal.


QUELQUES CONTRAINTES CRÉATRICES :

1. Le caviardage : prendre un texte existant et en supprimer aléatoirement (ou pas) des passages, de manière à recréer un autre texte6.

2. L'anaphore : s’imposer un mot ou un syntagme pour chaque début de vers ou de strophe. 

    Exemple en lien avec le thème de la flemme :

    Y a qu’à s’bouger,
    Y a qu’à y aller,
    Y a qu’à se forcer pour ne pas rêver
    Y a qu’à entendre
    Y a qu’à comprendre
    Y a qu’à tout prendre pour pas s’étendre
    Y a qu’à courir
    Y a qu’à s’nourrir
    Y a qu’à l’ouvrir pour ne pas pourrir
    …comme ils disent


    3. Le poème questions/réponses : 

      Sur le modèle de Questions basiques de Carl Norac (Gustave Junior, n°4) : 



      Exemple en lien avec le thème de la flemme :

      Pourquoi tenir le rythme ? Pour mieux ralentir.
      Pourquoi tenir le tempo ? Parce que je suis ado. 
      Pourquoi tenir le coup ? Pour mieux en venir à bout
      Pourquoi tenir la jambe ? Parce qu'il en redemande
      Pourquoi tenir bon ? Pour ne jamais oublier ton nom
      Pourquoi tenir à cœur ? Cela joue en ma faveur
      Pourquoi tenir au courant ? Pour qu'elle s'enfuie comme le vent


      4. Le choix d'un sous-genre poétique à forme fixe : le haïku, le sonnet, la ballade, ... ou encore la recette (Une flemme réussie en 6 étapes par exemple). 


        Bref, les contraintes créatrices à proposer sont nombreuses et devraient permettre assez facilement à vos élèves de produire des textes poétiques intéressants. La sélection des productions à publier se fera ensuite en concertation avec la classe, sur la base de critères établis en amont.

        Si vous êtes en manque d'inspiration ou souhaitez renouveler votre répertoire de contraintes créatrices pertinentes, n'hésitez pas à faire appel à un intervenant extérieur, il pourra, sans le moindre doute, en faire découvrir de nouvelles à vos élèves. J'ai, pour ma part, accueilli à plusieurs reprises le poète, dramaturge et pédagogue, Aurélien Dony, qui a mené un travail formidable avec les futurs enseignants de français, dans le cadre des ateliers « La Plume au bout de la langue », proposés par le service des Lettres et du Livre. À chacune de ses venues, Aurélien Dony a réussi à mettre les étudiants à l'aise et à réveiller les poètes et poétesses qui sommeillaient en eux. 

        Par ailleurs, de nombreux ouvrages de Bernard Friot suggèrent une multitude d'activités brèves et créatives, à mener sous la forme de rituels. 



        Un poème en langue étrangère

        Je trouve particulièrement intéressante cette rubrique Un bout du monde proposée dans GUSTAVE junior. Elle s'inscrit pleinement dans la démarche d'éveil aux langues promue par la Fédération Wallonie-Bruxelles7. L'objectif n'est pas de comprendre le texte (comme dans un exercice de traduction classique) mais davantage de découvrir la musicalité de la langue du poème à travers son enregistrement audio. Pour rappel, les objectifs de l'éveil aux langues sont de découvrir, explorer et comparer les langues pour prendre conscience de leur diversité, développer la tolérance et les compétences linguistiques en général. 

        Pour agrémenter le journal d'un ou plusieurs poèmes en langues étrangères, plusieurs possibilité s'offrent à l'enseignant : travailler en interdisciplinarité avec un titulaire d'un cours de langues (les élèves pourraient alors traduire des œuvres existantes ou composer eux-mêmes des poèmes en langue étrangère) ou lancer les élèves dans une recherche (sur Internet ou auprès de connaissances) de textes poétiques existants dans la langue de leur choix. La traduction ne devrait poser aucun problème vu les moyens technologiques dont nous disposons à l'heure actuelle. 



        Un défipoème

        C'est le volet résolument ludique du journal, qui correspond à la rubrique « à ton tour » dans GUSTAVE JUNIOR. On peut sans doute faire confiance aux élèves pour élaborer des défis d'écriture destinés à leurs pairs, sur la base de ceux qu'ils auront vécu en atelier ou pendant les cours. Les jeux de langue comme ceux que pratiquaient les surréalistes y trouveront évidemment leur place et il conviendrait d'y faire entrer une dimension orale (et la possibilité de diffuser d'éventuels enregistrements), qui fait intrinsèquement partie du genre. 

        Par exemple, imaginons quelque chose comme : « C'est l'après-midi, tu as la flemme et quelques minutes de tranquillité devant toi. Installe-toi confortablement et laisse ton esprit vagabonder. Note alors 10 mots qui te sont passés par l'esprit. Chacun d'entre eux devra figurer dans un vers du dizain que tu vas composer. Dis ensuite ton poème à voix haute et corrige-le jusqu'à ce que le résultat sonore soit satisfaisant à tes yeux. Envoie l'enregistrement à la rédaction du journal. » 



        Pour terminer

        En parallèle à la réalisation concrète du journal GUGUS, il sera bon d'inviter les élèves à s'interroger sur ce qu'est la poésie, l'énorme champ des possibles qu'elle englobe et sur la liberté intrinsèque qui la caractérise. Pour ce faire, je vous recommande la lecture du texte Poésie pour bambins de Clémentine Beauvais (accessible ici)8. Avec le souffle et l'humour qu'on lui connait, l'autrice explore les manifestations de la poésie à tous les âges : les comptines des tout petits (et ron et ron petit patapon), l'attachement viscéral à la rime des enfants (si ça ne rime pas, c'est pas de la poésie) et les clichés que ne dédaignent pas les ados. 

        Comparer plusieurs définitions de la poésiepourra alimenter le cheminement des élèves, avec toujours le même objectif : leur faire percevoir que la poésie est plurielle, qu'elle est partout, à travers mille manifestations différentes. C'est ce qui fait sa grande richesse et confère à ses auteurs, poètes et poétesses, une immense liberté créatrice.

        La déclaration universelle des droits de la poésie
        https://ageem.org



        En espérant que ces quelques pistes et suggestions vous aideront à sortir du carcan scolaire et des sentiers battus, je vous souhaite de belles naissances poétiques teintées de liberté créatrice.

        Amélie Hanus


        1. Voir à ce sujet l'un de nos articles précédents : https://dupala.be/article.php?...

        2. https://www.gustavemagazine.co... consulté le 9/04/26.

        3. https://www.gustavejunior.com/ consulté le 9/04/26.

        4. Ibid. 

        5. Pour approfondir la question de l'otium chez Baudelaire, voir Landgraf. D. (2016), « Otium et décadence chez Baudelaire dans « Au lecteur », « Bénédiction » et « Spleen » I et II », Recherches & Travaux 88. En ligne : https://doi.org/10.4000/recher...

        6. Pour d'autres pistes d'activités autour de cette technique créatrice, voir Bougelet. S. (2018), « Le caviardage, quelques pistes pour l'exploiter en classe », DUPALA. En ligne : https://dupala.be/article.php?... 

        7. Fédération Wallonie-Bruxelles (2020). Éveil aux langues. Téléchargeable en ligne : http://www.enseignement.be/ind...   

        8. Beauvais. C. (2020), « Poésie pour bambins », Nouvelle revue française 641-2, pp. 32-43.

        9. « Avec la poésie, l'homme s'empare de la langue, la triture, la transforme, la réinvente », Lemaitre. P. (2021), Graines d'idées pour faire pousser des pensées. Pistes de réflexion autour de la plaquette « Etre bon », poésie d'Achille Chavée, Fédération Wallonie-Bruxelles.

        Auteur

        Amélie Hanus

        Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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