« Le corps à l’ouvrage »

Pistes d'exploitation d'une exposition mêlant photographies d'archives et œuvres contemporaines autour de la thématique du travail


L'exposition en mots et en images


Depuis le 3 avril et jusqu'au 3 mai prochain1, OYOU, centre culturel basé à Marchin, propose une très belle exposition autour de la représentation du corps dans le contexte du travail. Une sélection de photographies d'archives en noir et blanc issues de trois fonds wallons (le fonds d’archives photographiques de la Maison de la Métallurgie de Liège, le Musée de la Vie wallonne et le Musée de la photographie à Charleroi) donne à voir, en pleine période industrielle, des « corps-outils », des « corps-moteurs », des corps d'hommes, de femmes et même d'enfants au travail : mineurs, porteuses de minerais, ouvriers et ouvrières, machinistes... Tous ces corps à l'ouvrage sont montrés, exposés, sublimés au travers d'images documentaires qui se distinguent par leur qualité artistique. La scénographie, originale et bien pensée, participe à cette sublimation : le visiteur se retrouve nez à nez avec ces travailleuses et travailleurs d'antan dont les corps sont imprimés sur des grands formats placés dans l'espace à hauteur d'yeux. Le parcours est libre ; le visiteur peut ainsi aller à la rencontre des personnages représentés et découvrir leurs corps au travail, mais aussi leurs visages, comme le souhaitait Anne Stelmes, commissaire de l'exposition : 

L’idée de l’exposition était de mettre en valeur des fonds iconographiques assez peu connus du grand public, et pourtant très intéressants pour comprendre notre histoire économique et sociale. Il y a, dans les photos sélectionnées, une volonté de mettre en avant le corps ouvrier en tant qu’outil de prestige de la grande industrie belge, dans un rapport qu’on pourrait qualifier de paternaliste. Mon objectif était de rendre un visage, une présence à ces hommes, à ces enfants et à ces femmes de la classe ouvrière qui ont été utilisés pour ces prises de vue « promotionnelles », de leur rendre hommage. 


                                                                                                                                 © Matthieu Litt


Plusieurs critères ont guidé la sélection des photos. Tout d’abord, la puissance de l’image : je voulais montrer des photos qui parlent d’elles-mêmes. Ensuite, les thèmes : on se représente souvent la révolution industrielle comme l’époque des machines, mais on oublie que, pour faire fonctionner ces machines, il a fallu décupler la force musculaire... qu’elle soit masculine, féminine ou animale, du plus jeune âge jusqu’à l’extrême vieillesse. Je voulais montrer cette diversité, tout comme je voulais exposer le corps dans des contextes variés : le corps comme rouage de l’industrie en rapport avec les machines, le corps au repos après l’effort, le corps parmi d’autres corps (dans les photographies de groupes), le corps parmi les éléments qui le dépassent : le terril, la mine...


Des textes de Caroline Lamarche accompagnent les photographies, tandis que des œuvres contemporaines (vidéo, gravures, xylogravures, podcasts, etc.) leur font écho au sein de l'exposition. Dans la vidéo créée par Laurent Quillet, les gestes répétitifs de différents corps de métiers d'aujourd'hui sont rythmés par un jeu de cadrages et sont accompagnés d'une bande-son réalisée sur mesure par le pianiste Grégoire Gerstmans, qui les rend chorégraphiques, voire poétiques, et qui invite à les contempler. Les xylogravures de Marie Grenez, rassemblées dans un abécédaire intitulé Au boulot C !, dénoncent quant à elles les travers de la culture du travail dans nos sociétés.


La confrontation entre le passé et le présent, entre les photos d’archives et des œuvres contemporaines sert à montrer que, bien que les modes de mise au travail des corps aient changé dans notre société, l’exploitation s’est déplacée : l’épuisement des corps laisse place à l’épuisement mental... (Anne Stelmes)


Ainsi, l'exposition interroge plus largement la notion du travail, d'hier à aujourd'hui, et ce qu'elle implique pour l'humain, physiquement et moralement. Elle peut se lire selon différents niveaux de lecture, et est donc accessible à tous, même aux plus jeunes, qui découvriront des métiers du passé, mais surtout les conditions dans lesquelles les hommes, les femmes, mais aussi des enfants de leur âge travaillaient pour subsister. Un « guide de la jeune visiteuse et du jeune visiteur » est d'ailleurs prévu pour eux.


La force des images d’archives est susceptible d’interpeler les enfants et les adolescents. Les images montrant des jeunes au travail pourraient ouvrir une discussion autour du travail des enfants, des droits de ces derniers à travers le monde. Et puis, sans chercher à les angoisser avec des questions existentielles relatives à leur avenir, il parait nécessaire de les amener à se questionner sur la place que nous donnons au travail dans nos vies, sur ce qu’est un travail et un travail désirable. (Anne Stelmes)


Une publication (présentée comme un catalogue, mais qui est en réalité bien plus que cela) prolonge l'exposition en proposant, outre les photos et les textes visibles dans l'exposition, une sélection plus large d'images d'archives.

                                                                                                                                                                                                                                        © OYOU


« Le corps à l'ouvrage » s'insère dans le cycle « Travailler demain. Entre ressources limitées, sens retrouvé et solidarité » organisé par OYOU et PAC Huy-Waremme2. De nombreuses activités sont au programme : ateliers d'écriture et de slam, cinéma-rencontre, karaoké de luttes pour un monde meilleur, petit-déjeuner arpentage, balade exploratoire à vélo, etc.




Pistes d'exploitation axées sur la réception de l'exposition

                                                                                                                                               © OYOU


  • Travailler les stratégies de compréhension

Par la pluralité des langages mobilisés au sein de l'exposition, les deux visées de réception identifiées par les référentiels et les programmes de français sont mobilisées durant la visite. Un véritable travail pourrait être réalisé sur chacune d'elles au départ d'œuvres de l'exposition. Ainsi, les textes de Caroline Lamarche pourraient faire l'objet d'activités de compréhension fine, d'interprétation, mais aussi d'appréciation. Courts, ils ponctuent l'exposition ainsi que le livre (catalogue) et donnent vie et émotions aux personnages représentés en noir et blanc. L'auteure dresse le portrait de différents métiers et des conditions dans lesquelles les travailleurs vivaient et évoluaient, souvent au péril de leur propre vie. Le résultat est prenant et émouvant. Rédigés pour la plupart en « nous » sans que celui-ci ne soit jamais explicitement nommé et usant de comparaisons, de métaphores et d'un vocabulaire spécifique, propre aux métiers d'autrefois, ces textes se prêtent particulièrement bien au travail des inférences et des stratégies de compréhension du vocabulaire en contexte. Une réflexion sur le lexique pourrait également être menée autour de la création et de la disparition de mots dans la langue. 


                                                                                                         Textes présents dans l'exposition et reproduits aux pages 8, 11, 15 et 61 du catalogue.


    Les stratégies d'écoute, notamment les stratégies de sélection de l'information, pourraient quant à elles être travaillées au moyen des podcasts de Rania Abboud.

                                                                                                                                                                                 © OYOU


    • Relater sa rencontre avec une œuvre culturelle ou avec l'exposition

    Comme toute exposition, « Le corps à l'ouvrage » constitue un objet culturel composé d'objets culturels variés (les œuvres exposées), et sa visite, une expérience en soi. Celle-ci peut donc faire l'objet d'un récit oral ou écrit de rencontre avec une œuvre culturelle (l'exposition en elle-même ou une œuvre en particulier choisie au sein de l'exposition par l'élève selon des critères personnels), et ce quel que soit l'âge des élèves puisque ce type de production est demandé dès la première secondaire par le nouveau référentiel de français3 tout comme par les programmes des 2e et 3e degrés dans le cadre de l'UAA 6 - Relater (et partager) une expérience culturelle.4



    Pistes d'exploitation créatives

    Plusieurs pistes d'exploitation créatives pourraient être proposées aux élèves pour prolonger la visite. J'en présente deux ci-dessous, mais l'on pourrait en imaginer beaucoup d'autres : écrire à la manière de Caroline Lamarche au départ d'une photographie présente dans l'exposition ou dans le catalogue et dépourvue de texte d'accompagnement, réaliser une photographie pour représenter un métier, associer son et images à la manière de Laurent Quillet5, enregistrer un podcast en interviewant un travailleur, etc. Certaines de ces activités pourraient s'inscrire dans le cours de français, d'autres dans celui d'ECA (éducation culturelle et artistique). L'interdisciplinarité pourrait être privilégiée, entre ces deux disciplines, mais également avec d'autres telles que l'Histoire.


    • Écrire l'histoire d'un travailleur ou d'une travailleuse de l'ère industrielle

    Étant donné que « Le corps à l'ouvrage » vise, au travers des photos d'archives sélectionnées, non seulement à représenter les métiers, très physiques, de l'ère industrielle, mais aussi à donner des visages et une identité aux travailleurs d'autrefois, l'enseignant pourrait inviter les élèves à sélectionner un personnage représenté parmi les images exposées et à rédiger un texte narratif réaliste qui raconterait, par exemple, une journée type du personnage. Ce récit pourrait être écrit à la troisième ou à la première personne du singulier (pour se mettre davantage dans la peau du personnage). 

                                                                                         Images issues de l'exposition


    Pour ce faire, le travail pourrait s'articuler en plusieurs étapes : 

    1. Description, à l'aide de questions ou d'une grille d'observation, de la photographie choisie, du personnage, de sa posture, de son accoutrement, du décor et de l'arrière-plan, des outils et accessoires présents dans la scène, etc., en vue d'identifier le métier du personnage et ses traits caractéristiques.

    2. Recherche documentaire sur le métier représenté sur Internet ou via un corpus de documents fournis par l'enseignant afin de recueillir un maximum d'informations sur la profession représentée, sur les personnes qui l'exerçaient, sur les conditions de travail et les risques du métier, sur le lexique spécifique à ce métier, etc. Cette étape pourrait être couplée avec une visite culturelle à Blegny Mine, au Musée de la Métallurgie, au Val Saint-Lambert, par exemple, afin d'en découvrir davantage sur les professions d'autrefois. 

    3. Lecture de récits qui serviront de modèles et de guides pour identifier les caractéristiques de la production attendue en termes de contenus, de structure, de forme, etc.

    4. Activités d'écriture spécifiques et progressives : lors de cette étape, il s'agirait de permettre aux élèves de s'approprier les caractéristiques de la production attendue (touchant au fond et à la forme) une à une avant de les assembler dans leur production finale. 

    5. Planification de la rédaction du récità la suite ou en parallèle de l'étape précédente, les élèves planifieraient leur rédaction à l'aide d'écrits intermédiaires (plan, structure ou canevas à compléter à l'aide de mots-clés pour identifier les différents moments qui composent la journée du personnage, etc.). 

    6. Rédaction : en cas de besoin, si certains élèves éprouvent des difficultés pour entrer dans la tâche, des lanceurs d'écriture pourraient leur être proposés, par exemple des propositions de formules pour débuter le texte. 

    7. Évaluation par les pairs et amélioration de la production : l'élève pourrait échanger sa production avec celle d'un pair, chacun évaluerait le travail du partenaire à l'aide d'une grille spécifique construite collectivement ou fournie par l'enseignant afin d'identifier les forces et les faiblesses du récit créé et de prodiguer des conseils qui permettraient à l'auteur d'améliorer son texte. 

    8. Socialisation des productions : une fois les récits retravaillés, améliorés et mis au net, il conviendrait de les partager avec la classe en les mettant en lien avec les photos choisies, et pourquoi pas en les déposant dans l'exposition à côté des photos concernées pour les offrir aux visiteurs.



    • Réaliser la gravure d'un métier pour créer un répertoire des métiers à la manière de l'abécédaire de Marie Grenez

    Le Tronc commun et les nouveaux référentiels qui l'accompagnent poursuivent de nombreux objectifs. Parmi ceux-ci, il est question d'aider les élèves à s'orienter pour la suite de leur cursus scolaire. 

    « Apprendre à s'orienter » constitue le troisième domaine transversal incarnant par excellence la fonction essentielle d'aide à l'orientation de l'ensemble du curriculum du tronc commun. Ce qui est visé ici est la capacité de chaque élève de se mettre en projet et de se forger progressivement une vision de l'avenir.6

    « Le corps à l'ouvrage » donne l'occasion de s'interroger sur les métiers et sur les représentations que l'on en donne et/ou s'en fait. En complément des traditionnelles visites au Salon des Métiers et/ou au SIEP ou des « soirées métiers » organisées dans certaines écoles, on pourrait constituer avec les élèves un répertoire de métiers en s'inspirant de l'idée et de la technique de Marie Grenez7. Le travail pourrait s'organiser de la manière suivante : 

    1. Choix d'un métier et recherche d'informations : les élèves listeraient des métiers qui les attirent ou les interpellent. Individuellement, ils en choisiraient un et se documenteraient à son sujet lors des visites spécifiques et à l'aide de documents supplémentaires, en interviewant un professionnel, etc., afin d'en identifier les caractéristiques, les avantages et les éventuels inconvénients et d'ainsi mieux se représenter la profession. Ils garderaient des traces de leurs recherches en vue de les transposer par la suite en image. 

    2. Découverte de la technique de xylogravure, analyse d'exemples et planification de la production : l'enseignant pourrait ensuite faire venir en classe Marie Grenez ou un xylograveur afin de faire découvrir la technique aux élèves. Les collaborations rendues possibles par le PECA permettent ce genre d'intervention. Il s'agirait alors pour les élèves, au départ des informations récoltées sur la profession choisie, de planifier leur gravure sous la forme d'un dessin schématique après avoir analysé des gravures et leur composition et s'être posé différentes questions : quelles sont les tâches principales de la profession choisie ? Quels sont les outils de travail habituels ? La profession inclue-t-elle un uniforme ? Quels sont selon toi les points forts et les avantages de cette profession ? Quels en sont les inconvénients ? 

    3. Réalisation et impression de la xylogravure : les élèves réaliseraient la gravure dans du bois, ou plus aisément dans des plaques de gomme. L'aide de l'enseignant de FMTTN (Formation manuelle, technique, technologique et numérique) pourrait être sollicitée. Il resterait alors à encrer les plaques et à les presser contre du papier pour imprimer les gravures.



    4. Socialisation et création d'un recueil collectif : les élèves se présenteraient mutuellement leurs créations en expliquant les choix qui les ont guidés. Si plusieurs élèves ont choisi le même métier, il serait intéressant de comparer leurs productions et les représentations qu'elles véhiculent. Les différentes productions de la classe pourraient ensuite être rassemblées de manière à former un répertoire des métiers, qui pourrait être amplifié d'une année à l'autre.



    Pour conclure

    « Le corps à l'ouvrage » proposé par OYOU constitue une très belle exposition, tant pour son caractère documentaire, qui amène le visiteur à découvrir les métiers d'autrefois et à s'interroger sur les conditions des travailleurs et travailleuses, que pour ses qualités artistiques et esthétiques. Cette exposition offre de multiples possibilités d'exploitation autour de la thématique du travail et donne l'occasion d'aider les jeunes à réfléchir à leur avenir professionnel, comme le veulent les référentiels du Tronc commun. 


    Anne-Catherine Werner


    1. L'exposition est accessible gratuitement les mercredis, samedis et dimanches de 14 à 18 heures ou sur rendez-vous. Pour plus d'informations : https://www.oyou.be/evenements... Une rencontre avec Caroline Lamarche est prévue le 3 mai à 14 heures en clôture de l'exposition. 

    2. https://www.oyou.be/evenements...

    3. Voir FRALA, p. 198. 

    4. Voir à ce sujet l'article suivant qui présente les tâches auxiliaires à mettre en place pour préparer les élèves à relater oralement ou par écrit leur rencontre avec une œuvre culturelle :  https://dupala.be/article.php?...

    5. Pour découvrir le travail vidéo de Laurent Quillet, vous pouvez vous rendre sur son site : https://laurentquillet.com

    6. FRALA, p. 7. 

    7. Pour plus d'informations sur le travail de l'artiste, consultez les pages suivantes : https://agirparlaculture.be/pe... et https://www.maisondelacreation...

    Auteur

    Anne-Catherine Werner

    Maitre-assistante en français, didactique du français, assistante de formation en didactique du français langue première (ULiège). Intérêt particulier pour la lecture, l'écriture, la langue française, le cinéma, le théâtre, la photographie et les arts plastiques.

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