Enseigner le présent à l’aide d’un tableau non interactif (traditionnel) et d’un rituel

En FLE, l'indicatif présent est sans doute le temps le plus difficile à assimiler, si l'on excepte le passé simple et le subjonctif imparfait, guère enseignés dans cette discipline. L'article suggère un rituel simple pour en renforcer l'acquisition par les élèves.


Un rituel

Lorsque j’entre en classe, 15 minutes avant que retentisse le gong, j’allume mon ordinateur (une antique tour installée en permanence dans la classe et reliée à un tableau interactif dernier cri) et je peaufine le déroulement de ma leçon (trois heures de cours en soirée requièrent une suite rythmée d’activités variées, sans quoi certains se démotivent et ne fréquentent simplement plus le cours). Je révise également mon rituel d’ouverture de cours et accueille les élèves ponctuels. Les retardataires, de retour du travail ou ayant confié à la hâte les enfants à leur conjoint, manquent une partie de ce rituel d'entrée mais sont à l'heure pour suivre le « corps » de la leçon.

L’une de ces activités d’ouverture consiste à écrire au tableau blanc (une rareté désormais, à marqueurs effaçables) autant de verbes qu’il y a d’élèves. Ensuite, chaque élève cité lors de la prise des présences choisit un verbe et le conjugue, oralement, à l’indicatif présent. Le cas échéant, le conjugueur est aidé par ses condisciples. Je me contente de valider (ou je corrige) ce qui est dit puis passe à l'apprenant suivant.


Les présences prises, à la faveur d’un échange avec la classe, je note au tableau quelques balises pour ancrer la conjugaison en mémoire : les régularités morphologiques sont explicitées collectivement et mises en évidence d’une façon que je vais développer plus loin.


Pourquoi au présent (de l'indicatif) ?

Pour deux raisons, essentiellement.

D’une part, mes apprenants, de niveau B1, B2, hésitent encore lorsqu’il s’agit de conjuguer quelques verbes courants comme retenir, peindre, croire, éteindre ou encore dire, boire… Ils ont mémorisé et automatisé une partie importante des verbes courants mais lorsqu’ils hésitent, ils n’ont pas le réflexe de débusquer dans leur mémoire des modèles qui pourraient les aider ou, autrement dit, de s’aider de parentés morphologiques qu’ils semblent de surcroit ne pas connaitre. Ils procèdent par tâtonnements et déstockent souvent des formes au hasard. A leur décharge, la conjugaison du présent de l’indicatif, comme l’illustrent les verbes éteindre, boire, prendre, lire, etc., repose souvent sur plusieurs radicaux (que nous appellerons « bases » plus loin) et plusieurs séries de finales (ou terminaisons) ; de ce fait, elle est l’une des plus protéiformes, essentiellement en ce qui concerne les verbes du 3e groupe.

D’autre part, le présent de l’indicatif donne accès à la formation de 6 autres paradigmes de la conjugaison :

  • l’impératif : tous les verbes sont conjugables à l’impératif à partir du présent, moyennant la suppression du -s de la 2e personne dans certains cas. Seuls font exception à ce mode de formation quatre verbes (être, avoir, savoir et vouloir), qui se forment plutôt1 sur le modèle du subjonctif présent.
  • le subjonctif présent : le présent de l’indicatif, par le biais des première et troisième personnes du pluriel de sa conjugaison, donne accès à la formation du subjonctif présent pour l’immense majorité des verbes (nous prenons => il faut que nous prenions ; ils prennent => il faut que je prenne, que tu prennes, qu’il prenne, qu’elles prennent). Seuls neuf verbes ne se conforment pas ce mode de formation : être, avoir, falloir, vouloir, pouvoir, aller, valoir, faire et savoir.
  • l’imparfait de l’indicatif : tous les verbes à l’imparfait sont dérivables de la 1re personne du pluriel de l’indicatif présent (nous lisons => je lisais, tu lisais, elle lisait, nous lisions, vous lisiez, ils lisaient). Fait exception à ce mode de formation le verbe être, uniquement.
  • le futur simple (et du même coup le conditionnel présent) des verbes en -er se forme par le biais de la 1re personne du singulier de l’indicatif présent (je cède => je cèderai/cèderais, tu cèderas/cèderais, elle cèdera/cèderait, nous cèderons/cèderions, vous cèderez/cèderiez, elles cèderont/cèderaient)2.
  • le gérondif s’établit par l’entremise de la 1re personne du pluriel (nous buvons => en buvant) ; être, avoir et savoir ne suivent pas cette règle morphologique.

Il s’agit donc d’un temps sur lequel le professeur de FLE se fonde pour en dériver la morphologie des autres temps simples du français (tous, si l’on excepte le passé simple et le subjonctif imparfait, peu enseignés en FLE).

Dans cet ordre d'idées, afin d'agir uniquement sur un jeu d'engrenages morphologiques de bas niveau, ce rituel se doit d'être décontextualisé. Si vous y ajoutez un contexte, en demandant par exemple aux élèves de raconter leur quotidien, vous multipliez les points d'attention et risquez de passer à côté du but de cette activité : faire acquérir une mécanique fine et localisée.


Présentation par constellations

Par la répétition de ce rituel, je vise la mise en mémoire de constellations de verbes, au sein desquelles plusieurs modèles voient graviter autour d’eux plusieurs infinitifs avec lesquels ils présentent des analogies dérivationnelles au niveau de leur conjugaison.

Ces analogies sont établies sur la base d’observations réalisées par les apprenants et nuancées ou confirmées par l’enseignant. Les critères de regroupement peuvent varier ; j’en développe trois ci-dessous :



Regroupement par familles : c’est le cas pour prendre, dont la famille, présentée ci-dessus, compte également entreprendre et se méprendre. Prendre est particulier dans la mesure où il perd son d au pluriel, contrairement à d’autres verbes en -dre qui eux le conservent (défendre, attendre, rendre, répondre…).

Regroupement par groupe : ce regroupement est pertinent pour les verbes en -er, dont le radical au présent ne bouge pas, malgré quelques modifications graphiques et phonétiques pour certains radicaux, et, comme l’illustre le tableau reproduit plus haut, les verbes du 2e groupe. Nombre de ces derniers ont été formés au Moyen Âge par l’adjonction du suffixe -ir à un adjectif ou à un nom : finir, ralentir, fleurir, rougir, blanchir, noircir, pâlir, grandir… On pourra faire remarquer cette origine par des soulignements, sans pour autant l’ériger en généralité : nourrir, mugir, agir… ne présentent pas de racine identifiable en français actuel.

Regroupement par analogie morphologique3 : c’est le cas de trois constellations dans l’illustration qui précède :

- celle d’éteindre, où le d disparait du paradigme du présent de l’indicatif (en fait, il ne se maintient qu’au futur simple et au conditionnel présent) et un gn lie au pluriel les terminaisons au radical ;

- celle de tenir et venir qui se comportent précisément de la même façon à tous les temps simples ;

- celle de dormir où la deuxième des deux consonnes internes disparait au singulier de l’indicatif présent (je dors) et réapparait au pluriel (nous dormons). L’on pourra séparer d’un trait pointillé ces deux consonnes. (Et à la réflexion, contrairement à ce que montre l'illustration ci-dessus, il serait pertinent de dissocier de cette constellation battre et mettre, dont la consonne finale de la base du singulier est muette.)


Autres exemples de regroupements



Les verbes en -uire + lire, qui font leur pluriel en -isons (l’on entend [z]).

Connaitre, paraitre et naitre ainsi que leur famille où le radical se lie par -ss- aux finales du pluriel.

Les verbes en -ndre (autres que prendre - et les membres de sa famille - et ceux en -indre), qui se conjuguent selon deux bases phonétiques (je descends, nous descendons, avec un d audible au pluriel).


Le nombre de bases

Je parle aux apprenants B1 de « bases phonétiques ». J’insiste sur le fait qu’il s’agit de bases phonétiques, car il arrive que des verbes conservent au présent de l’indicatif la même base graphique alors qu’au niveau oral, on perçoit deux bases. C’est le cas des verbes répondre, entendre, étendre, etc., où le d est muet au singulier alors qu’il est audible au pluriel.

Chaque apprenant est progressivement invité à spécifier le nombre de bases (à l’indicatif présent) du verbe qu’il vient de conjuguer oralement. Cela l’amène à prendre conscience des phénomènes divers qui affectent la flexion des verbes en français et, surtout, à se « défier » quelque peu de la graphie des formes, laquelle, on en souffre suffisamment en français, ne reflète pas toujours fidèlement leur prononciation.


Petit classement de quelques-uns des verbes du 3e groupe abordés jusqu’ici, selon le nombre de bases qu’ils possèdent au présent de l’indicatif :

Une seule base : ouvrir, cueillir, offrir, courir, rire, conclure (ils sont rares, dans ce 3e groupe).

Deux bases (c’est le cas de la plupart des verbes du 3e groupe) : résoudre, servir, partir, dormir, battre, mettre, connaitre, disparaitre, répondre, descendre, construire, produire, lire, éteindre, rejoindre.

Trois bases (il faudra sans doute les faire apparaitre plus régulièrement dans les rituels) : venir et tenir, prendre et sa famille et, non abordés ci-dessus : boire, recevoir (verbes en -cevoir), devoir, promouvoir, vouloir, pouvoir.

Et quels sont ceux qui présentent quatre ou cinq bases ? Les plus fréquemment utilisés, et de ce fait soumis aux avanies des flexions créatives : être, avoir, faire, aller.

En ce qui concerne les verbes en -er, certains présentent deux bases. C’est le cas des verbes en -e/é + consonne + -er (j’achète, nous achetons), mais aussi des verbes en -yer (j’envoie, nous envoyons).


Les terminaisons

Je n'insiste pas, dans le cadre de ce rituel, sur les terminaisons des verbes. Celles-ci sont en effet bien connues par la plupart des apprenants. Seules d'ailleurs les finales des trois premières personnes sont susceptibles de varier ; à ce titre, il peut être opportun de signaler cette variation aux apprenants. 

Pour la 1re personne :  -e, -s et -x pour trois verbes (sans compter les dérivés). 
Pour la 2e personne : -es, -s et -x.
Pour la 3e personne : cadet, que l'on décompose en -c, dans il convainc, -a, dans il va, -d, dans il vend, -e, dans il rêve, -t, dans il éteint.

Spécifions également la finale en -ont de la 3e personne du pluriel dans ils ont, ils vont, ils sont, ils font, les autres verbes se terminant par -ent à cette personne.

On pourrait enfin regrouper les plus courants4 des verbes du 3e groupe qui prennent au présent les mêmes finales que les verbes en -er : couvrir, cueillir, offrir, ouvrir, souffrir.



Pour résumer

  • Ce rituel ne prend pas plus de 20 minutes ; tel qu’il est présenté, il convient à des classes d’une dizaine d’apprenants.
  • Il s’organise, pendant une partie de l’année, au moins une fois par semaine, à partir du niveau A2.

  • Les verbes réapparaissent à plusieurs reprises, pour favoriser l’ancrage mnésique.

  • Chaque apprenant conjugue à l’indicatif présent un verbe au choix parmi ceux notés au tableau par l’enseignant.

  • Une fois que chaque verbe a été conjugué, l'enseignant effectue des rapprochements morphologiques au tableau5

  • L’apprenant est progressivement invité à spécifier le nombre de bases du verbe qu’il vient de conjuguer.



Pierre-Yves Duchâteau


1. Vouloir accepte plusieurs formes : Ne m'en voulez pas ! Veuillez vous assoir !

2. Pour les verbes des autres groupes, l’on suggère de partir de l’infinitif du verbe. Boire => je boirai. Ce mode de formation ne convient toutefois pas pour une bonne vingtaine de verbes.

3. En définitive, toute constellation se justifie par une analogie morphologique, mais parfois cette analogie se limite à une famille ou s’étend à un groupe entier (les premier et deuxième).

4. Ce petit groupe comporte également assaillir, défaillir et tressaillir.

5. Deux sources sont précieuses pour guider l'enseignant dans ses investigations morphologiques : L'exercisier (Descotes-Genon C., Morsel M.-H. et Richou C. (2005), L'exercisier : Manuel d'expression française : B1-B2 (Nouvelle éd.), Presses universitaires de Grenoble) et Le Bon usage (Grevisse M. et Goosse A. (2016), Le Bon Usage (16e éd.), De Boeck Supérieur).

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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