Utiliser ChatGPT dans sa classe : pourquoi et comment ?

Quelles sont les potentialités et les limites de ChatGPT dans le cadre scolaire ? Exemple d'une pratique au service du développement des compétences argumentatives.


L'arrivée de ChatGPT dans nos vies et, à fortiori, dans les pratiques des élèves oblige les enseignants à se poser la question de l'utilisation de cette technologie au service des apprentissages et surtout à envisager les aménagements que cette dernière implique. Les exemples de travaux scolaires produits au départ de ce chatbot (programme conversationnel) se multiplient et la question du statut à accorder à cet outil demeure conflictuelle. 

À mon sens, il revient à l'enseignant de se pencher sur les apports potentiels de cette intelligence artificielle. Plutôt que de la condamner ou de la redouter, il est nécessaire de l'explorer afin de pouvoir la considérer comme un outil supplémentaire à éventuellement intégrer dans ses pratiques professionnelles1.

Dans cette perspective, je vous propose un exemple d'exploitation de productions, générées par l'application ChatGPT, afin de proposer aux élèves des modèles de textes argumentatifs qu'ils seront amenés à évaluer, à critiquer. 


Qu'est-ce que ChatGPT ?

Rappelons rapidement que « ChatGPT est un chatbot, autrement dit un robot conversationnel, créé par OpenAI. L’interface se présente comme une fenêtre de discussion. Vous lui posez une question, l’IA (intelligence artificielle) vous répond. Tout cela se fait par écrit. La machine a été nourrie, entraînée sur des corpus de données gigantesques. Elle est donc capable de vous répondre en agrégeant des informations demandées, le tout dans un langage naturel, très fluide, comme une vraie personne qui vous parle. »2


Quelles sont les limites de ChatGPT ?

La première limite, et non des moindres, est celle de la fiabilité des contenus. Le robot fonctionne par accumulation de données, sous le contrôle de logarithmes exponentiels. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une intelligence telle que nous l'entendons, c'est-à-dire douée de raison, mais plutôt d'une immense calculatrice qui fonctionne sur la base d'un apprentissage automatisé, en utilisant des neurones artificiels. 


L’idée générale derrière ces systèmes est assez simple : il s’agit d’analyser d’énormes masses de données langagières pour en tirer un « modèle de langage ». Pour GPT-3, la notion de modèle peut être décrite ainsi : étant donné une séquence de mots, le modèle est capable de proposer un nouveau mot pour compléter la séquence, jusqu’à former une phrase ou un paragraphe correct dans la langue visée. Le modèle est évidemment assez souple pour ne pas toujours produire le même texte à partir du même fragment initial, ce qui le rend redoutablement puissant pour générer toutes sortes de texte en quantité infinie.
                                                                                 
Source : 
https://theconversation.com/qu...


L'imprécision des contenus relève de différents manquements : tout d'abord le fait que l'application ne cite aucune des sources qu'elle a mobilisées pour générer sa réponse. On peut lui demander de les préciser, mais elle propose parfois une source erronée ou inventée. Elle peut donc fournir des références vraisemblables qui n'existent pas. Certes, ses performances sont bluffantes, mais on ne peut utiliser l'IA dans des domaines trop sensibles (comme celui de la justice ou du médical) car elle n'est pas en mesure d'expliquer pourquoi elle prend telle ou telle décision. Ce n'est pas une base de connaissances mais plutôt une base de vraisemblances : l' IA produit du « contenu » et se moque bien de la vérité. ChatGPT colle des mots les uns après les autres selon une logique probabiliste, rien de plus. Il est également difficile de coupler les bases de connaissances enregistrées (qui sont issues d'Internet) avec des bases de connaissances structurées extérieures, par exemple pour en faire des systèmes experts pouvant répondre de manière fiable à des questions pointues dans un domaine spécifique. 

Par ailleurs, il existe un risque accru de standardisation qui résulte d'un biais que s'est imposé le concepteur. En effet, Microsoft, voulant éviter toute polémique, s'est assuré que le robot développe des réponses politiquement correctes. Si vous l'interrogez sur des sujets sensibles (comme l'égalité homme/femme, ou encore l'immigration), il s'excusera de ne pouvoir vous répondre ou vous suggérera de ne pas poser ce genre de question ... Pour nourrir sa base de connaissances, la machine a lu énormément de textes, dont certains sont peu recommandables (vision raciste, discriminante, contrescientifique). Afin de valider les contenus, des lecteurs ont été désignés pour évaluer les textes produits par l'IA et les censurer en cas de problème. Cette surcouche d'apprentissage entraine de la subjectivité : les réponses apportées ne seront ni neutres ni objectives, puisque fabriquées par des êtres humains empreints de subjectivités. 

Dernièrement (le 29 mars 2023), Elon Musk et plus de 1000 experts cosignataires3, ont publié une lettre ouverte invitant à suspendre les recherches liées à l'IA, afin de permettre aux dirigeants de formuler un cadre éthique et légal, garant de notre démocratie. Dans cette tribune, les experts dénoncent la circulation aisée d'informations de propagande et de mensonges, puis questionnent la capacité des citoyens à y faire face. 


Pour plus d'informations, vous pouvez consulter les ressources suivantes : 

Source : https://auvio.rtbf.be/media/de...


Source : https://www.france.tv/france-5...



Quels sont ses potentiels avantages ?

Au vu de ces nombreuses dérives possibles, pourquoi dès lors envisager de faire entrer cette application dans les pratiques scolaires ? Une première réponse à cette question relève du caractère inéluctable de l'utilisation qu'en font (qu'en feront) les élèves. Il est vain de croire qu'ils passeront à côté de cette opportunité et il revient aux enseignants d'affronter ce changement, afin de l'intégrer au mieux dans leurs pratiques, afin de permettre à leurs enseignements de garder du sens. 

Les compétences numériques sont au centre de l'apprentissage du futur citoyen et, dès 1999, Edgar Morin le signale déjà dans son opuscule, Les 7 savoirs nécessaires à l'éducation du futur4. À l'heure de l'immédiateté de l'information, l'éducation ne doit plus viser à communiquer des connaissances, mais elle doit plutôt s'atteler à développer l'esprit critique des élèves, afin de leur permettre d'acquérir de « la connaissance sur la connaissance ». 


Aussi la connaissance de la connaissance doit-elle apparaître comme une nécessité première qui servirait de préparation à l’affrontement des risques permanents d’erreur et d’illusion, qui ne cessent de parasiter l’esprit humain. Il s’agit d’armer chaque esprit dans le combat vital pour la lucidité.

Edgar Morin, « Les 7 savoirs nécessaires à l'éducation du futur », page 9


Comment l'utiliser en classe ? 

L'utilisation de ChatGPT dans les classes telle que nous l'envisageons rencontre les perspectives préconisées par E.Morin. La force de cette application résulte dans sa capacité à synthétiser un nombre démesuré d'informations. Sa performance est incomparable à celle que pourrait réaliser un cerveau humain. Son utilité n'est donc pas à contester puisqu'elle génère des textes de grande qualité syntaxique et relativement cohérents, parfois même dans la tonalité d’un fragment fourni comme point de départ.

A contrario de l'esprit humain, l'IA fait preuve de ce que Chomsky nomme une « indifférence morale » : elle n'est pas capable de justifier, d'expliquer ses choix. Le célèbre linguiste américain et deux de ses collègues lui reprochent son incapacité à créer de la nouveauté, en lien avec le réel. Ensemble, dans une tribune du New York Times parue récemment, ils dénoncent  la « fausse promesse » de ChatGPT qui nous fait croire que le robot offrirait les mêmes capacités créatives que celles de l'esprit humain. Pour le théoricien de la grammaire générative, les compétences de l'IA ne pourront jamais égaler celles de l'être humain, précisément parce que cette compétence créative (créatrice même) lui fera à jamais défaut. 


En dépit de la puissance d’apprentissage et de calcul phénoménal qui est la sienne, l’intelligence artificielle se contente de décrire et/ou de prédire à partir d’un nombre potentiellement infini de données, là où l’intelligence humaine est capable, avec un nombre fini de données, d’expliquer et de réguler, c’est-à-dire de délimiter le possible et l’impossible. Notre intelligence ne se contente pas définir ce qui est ou ce qui pourrait être ; elle cherche à établir ce qui doit être

Noam Chomsky, « La fausse promesse de ChatGPT » in New York Times, 8 mars 2023 (cité in https://www.philomag.com)


Dans notre champ professionnel, c'est donc cette créativité, entendue comme capacité génératrice, qu'il convient de développer chez les élèves. Chomsky insiste sur la créativité de la langue et la possibilité de créer de nouvelles phrases que nous n'avons jamais entendues auparavant. Les variables personnelles de chacun des locuteurs permettent d'enrichir la langue et de décrire le monde selon le prisme subjectif de chaque individu. En clair, le potentiel créatif de l'être humain lui permet de reprendre le pouvoir sur la machine et, de ce fait, de dépasser l'IA. 




Exemple d'une pratique

Les compétences argumentatives font partie des attendus à certifier dans le cadre, notamment, du cours de français. Dans le référentiel de FRALA du Pacte d'Excellence, nous trouvons les balises suivantes : 

Référentiel de FRALA, page 32

Référentiel de FRALA, page 186


L'activité que nous proposons s'inscrit dans l'objectif du déploiement de cette prise de position. Le but poursuivi est de permettre à l'élève d'étayer ses connaissances, afin de pouvoir les organiser au service de l'expression d'une opinion. Comme conseillé dans le référentiel, il s'agit d'encourager l'élève à mener un dialogue argumentatif (seul ou en groupe) visant à évaluer son positionnement propre et à le faire progresser. 


Le scénario didactique se déroule selon les étapes suivantes : 


1°/ Sélection d'une question face à laquelle il conviendra de défendre une opinion. 
--> Volontairement, nous proposons de sélectionner une question proche du vécu des élèves, de leurs centres d'intérêts et évitant les polémiques. L'objectif prioritaire étant l'organisation et la mise en relation des arguments, le choix d'une question peu engagée (donc peu engageante) facilite ce travail, car il évacue (partiellement) la dimension affective et permet à l'élève de percevoir davantage la construction argumentative. 
--> La question retenue est : « Les superhéros sont-ils fascinants ? »


2°/ Réflexion en sous-groupes (idéalement 3 ou 4 élèves).
--> Les élèves réfléchissent ensemble et listent les éléments qui les attirent ou les rebutent chez les superhéros, sous la forme d'un tableau. 

Les réponses formulées pourraient être les suivantes : 
> Nous apprécions les superhéros parce qu'ils sont des modèles, parce qu'ils défendent les plus faibles, parce qu'ils ont des super pouvoirs, parce qu'ils sauvent le monde, ...
> Nous n'apprécions pas les superhéros parce qu'ils ne sont pas réels, parce qu'ils n'existeront jamais, parce que certains emploient leurs pouvoirs à des fins personnelles, parce que leurs costumes sont ridicules, ...


3°/ Les élèves complètent leur réflexion à l'aide de l'utilisation de ChatGPT.
--> Dans un premier temps, ils procèdent par tâtonnement, en formulant eux-mêmes les questions. Lors de cette étape, il est essentiel de collecter les traces des questions formulées par les différents sous-groupes et d'analyser collectivement la pertinence des réponses. 
Par exemple, un question telle que : « Pourquoi sommes-nous fascinés par les superhéros ? » amène une réponse en 3 paragraphes mobilisant 3 arguments clés (la notion de modèle / l'échappatoire / le questionnement moral). 


Source : ChatGPT


Cette réponse de ChatGPT doit être analysée collectivement, afin de permettre aux élèves d'identifier clairement les trois arguments qui ont été avancés. L'articulation et l'ordre de présentation de ces derniers sont également à mettre en évidence. Au cours de cette étape, l'enseignant étaye les observations des élèves et veille à dégager les normes organisationnelles du texte argumentatif produit par l'IA : 

On peut remarquer : 
> la présence d'une phrase d'introduction
> 1 paragraphe = un argument
> on annonce l'argument (= postulat), puis on le développe à l'aide d'exemples conceptuels, généralistes
> la présence d'articulateurs textuels pour amorcer les arguments et faciliter les transitions

--> Dans un second temps, les élèves sont invités à identifier ces mêmes éléments dans les productions de ChatGPT qu'ils auront générées en sous-groupes. Un second travail d'analyse, identique, est mené au départ des textes propres à chacun des sous-groupes. 


4°/ Comparaison avec un texte produit par un sujet. 
--> Afin de développer l'esprit critique des élèves, l'enseignant leur soumet un texte rédigé par un blogger, Jérémy Ouassana5, fan de superhéros. Le projet de lecture de ce texte consiste à identifier les différences qu'il existe entre la rédaction humaine et celle issue de l'IA. La consigne formulée aux élèves est la suivante : 

Quelles différences identifies-tu entre le texte de ChatGPT et celui du blogger ? 
Qu'est-ce ce qui est présent dans le texte du blogger et que tu ne retrouves pas dans la production de ChatGPT ?

Réponses attendues : 
> le blogger s'exprime en « je » = présence d'un sujet identifié
> il fait appel à des exemples concrets, issus de sa culture personnelle
> présence d'humour, de connivence avec le lecteur (interpellation, utilisation du « nous » )
> structuration du texte avec des intertitres

Consultez le texte5Superhéros



5°/ Production personnelle, réinvestissement.
--> À la manière d'un blogger, l'élève doit rédiger un billet argumenté expliquant pourquoi, selon lui, les superhéros sont fascinants (ou pas). Pour mener à bien cette tâche, l'enseignant fournit une série d'outils permettant à l'élève d'anticiper et de planifier son écrit : 

a) L'utilisation de ChatGPT
> Afin de bénéficier d'une série de pistes argumentatives, l'IA peut fournir une base de travail solide, à partir de laquelle l'élève pourra sélectionner les arguments qui correspondent le mieux à son opinion, pour ensuite les organiser et les étoffer. Comme expliqué précédemment, la force de ChatGPT résulte dans sa capacité à synthétiser une multitude d'informations. L'enseignant peut donc soumettre à l'élève l'analyse SWOT6 (forces/faiblesses/opportunités/menaces) produite par le logiciel, afin de permettre au scripteur de sélectionner les arguments qu'il juge pertinent d'utiliser dans le cadre de sa production. 

Source : Chat GPT


b) Une grille d'autoévaluation
--> Organisée selon les critères recommandés (caractéristiques du genre, intention de communication, canal de communication), la grille attire l'attention de l'élève sur les différents paramètres auxquels il doit être attentif dans le cadre de sa production. La présence d'indicateurs précis facilite l'autoévaluation et permet au scripteur de valider son écrit. 
À titre d'exemple, veuillez consulter la grille suivante7, issue de l'outil d'évaluation pour le premier degré : Outil évaluation argumentation_1er degré


c) Un plan préétabli, un canevas
--> Présenté sous la forme d'un aide-mémoire, le canevas a pour objectif de rappeler à l'élève les différentes composantes du billet argumenté. L'enseignant veillera à proposer un rappel des différentes caractéristiques du genre, en mobilisant les particularités observées lors du bain de textes (c'est-à-dire au départ des productions de ChatGPT et de celle du blogger). 
À titre d'exemple, veuillez consulter la fiche relative au texte d'opinion argumenté, issu des « 50 genres  » de Suzane Chartrand8Texte d'opinion argumenté





Aurélie Cintori



1. Lire à ce sujet l'article de Fabienne Serina-Karsky et Gabriel Maes, Faut-il chasser les IA des établissements scolaires ?https://theconversation.com/fa...

2. https://www.rtbf.be/article/ch...

3. https://futureoflife.org/open-...

4. Edgar Morin, Sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur (https://unesco.org)

5.  Présentation du blog : https://www.out-the-box.fr/sup...

6. La matrice SWOT (Strengths - Weaknesses - Opportunities - Threats) ou MOFF pour les francophones (Menaces - Opportunités - Forces - Faiblesses) est un outil d'analyse stratégique (issu du marketing) qui permet d'évaluer la réussite d'un projet. 
Pour en savoir plus, consultez le site suivant : https://bpifrance-creation.fr/...

7. http://www.enseignement.be/ind...

8. https://www.enseignementdufran...

Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

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