L'adaptation cinématographique des « Illusions perdues », un tremplin pour aborder la critique avec les élèves

Une réussite indiscutable qui permet d'entrer en douceur dans l'univers balzacien. En outre, l'étude d'une de ses scènes marquantes démontre comment l'utilisation du vocabulaire précis et adéquat peut traduire une pensée, ou son contraire !

Une sacrée gageüre et une belle réussite 

Couronnée par sept Césars,1 cette adaptation des Illusions perdues de Balzac est tout simplement admirable. Son réalisateur, Xavier Giannoli, a magistralement réussi le pari un peu fou de transposer l’œuvre littéraire de plus de sept-cents pages en un film passionnant et brillant d’environ deux heures et demie. Il a pour cela effectué un choix judicieux et indispensable : concentrer son film sur la partie centrale du roman, qui concerne le séjour de Lucien à Paris.2

Cette adaptation est notamment servie par un casting de haut vol : le jeune Benjamin Voisin assume à merveille la pureté et la naïveté provinciale de Lucien de Rubempré, qui se lie d’amitié avec Étienne Loustau, un journaliste cynique et englué dans un système gouverné par le profit et l’argent, incarné avec brio par Vincent Lacoste. On mentionnera également un Gérard Depardieu parfaitement bougon qui prête ses traits à Dauriat, éditeur véreux et opportuniste dont les affaires marchent à merveille, alors qu'il est lui-même… analphabète.

Les dimensions visuelles du film (photographies, costumes et décors) sont également très justes et rendent admirablement le souci du paraitre à la fois flamboyant et décati de cette société parisienne du spectacle. L’académie des Césars ne s’y est d’ailleurs pas trompée.

Il n’est cependant pas lieu ici d’énumérer les très nombreuses autres qualités de cette adaptation et du roman dont elle s'inspire. Je me limiterai plutôt à mentionner en quoi cette transposition pourrait servir de tremplin à nos jeunes lecteurs pour initier un premier contact avec l’univers balzacien.

Le dossier pédagogique édité par Gaumont3, par ailleurs d’une grande qualité informative, insiste sur la manière dont le réalisateur a transposé (c’est bien le terme) efficacement la prose de l’auteur en utilisant des procédés cinématographiques qui la rendent plus digeste pour le jeune lecteur. L’image permet naturellement de faire l’économie de descriptions souvent très longues (et assorties de commentaires et digressions). Cependant, dans le film, ce sont surtout le cadrage et la voix off qui assument le rôle du narrateur balzacien (omniscient par excellence) et tissent la narration en ligne de fond. L’intérêt du spectateur peut ainsi se concentrer sur « l’intrigue et les interactions des personnages. Le cinéma permet donc de retrouver le Balzac romancier, auteur de fictions. […] C’est pourquoi l’adaptation cinématographique d’ILLUSIONS PERDUES de Xavier Giannoli par sa fidélité à l’écriture balzacienne pourrait être un appui très pertinent pour une entrée dans l’œuvre de Balzac. » (DP, 2021, p. 8).



Des thématiques interpellantes pour nos jeunes lecteurs

L'une des autres grandes forces de ce film réside dans son actualité. Balzac ambitionnait de décrire les débuts d'une presse désormais commerciale, soumise aux exigences des actionnaires, au profit et à l'argent, auxquels les journalistes sacrifient leur intégrité et leur conscience professionnelle. Pour l'avoir longuement pratiqué dans ces nombreux volets (il a été journaliste, éditeur, auteur), l'écrivain français en connaissait les nombreux travers. De son côté, le réalisateur Xavier Giannoli utilise cette histoire pour démontrer que notre époque n'a rien inventé en matière de fausse information, de calomnie, d'opportunisme et de marchandisation de l'information. De nombreuses phrases prêtées aux différents personnages invitent le spectateur à réfléchir sur le mon d'aujourd'hui : « N'oubliez pas, une fausse information et un démenti, ce sont déjà deux événements », « La polémique, c'est le plus important », « La compromission est de tous les siècles, ne pensez-vous pas ? » (citées dans DP, 2021, p. 35).

Un canard ?

Qualifié dans le film de « fausse information » et défini dans le roman comme « un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les faits-Paris quand ils sont pâles » (p. 439),on ne peut s’empêcher d’associer le « canard » à nos fake news actuelles. « Le journal tiendra pour vrai tout ce qui est probable », dit Lousteau (p. 440 et textuellement dans le film). Ces journalistes ne s’embarrassent pas de la vérité car, pris dans un engrenage commercial, ils doivent contribuer à faire vendre les papiers qui les font vivre. Une information fausse fait parler d’elle, crée la polémique (et fait donc vendre le journal). C’est l’époque, comme le dit la voix off du film en écho à la narration omnisciente de Balzac, où le journal devient « une boutique », vendant des idées devenues de banales marchandises, produites par des journalistes qui ne sont que des « trafiquants de phrases ». Balzac nous l’avait appris dans son roman : c’est l’invention des rotatives par les Allemands qui permit de multiplier de manière considérable le nombre de pages imprimées à la fois. Le tirage augmenté et le prix des journaux démocratisé, un marché considérable s’ouvrait alors aux investisseurs qui, par le biais de la publicité, voyaient dans les journaux le moyen de s’enrichir, forçant les critiques non plus à éclairer le lecteur, mais bien à flatter voire inventer ses opinions, toujours dans le même but : faire vendre le journal. 

Le parallèle avec le traitement et la marchandisation de l’information (et des données personnelles) qui s’opère actuellement sur Internet est évident et n’échappera pas aux élèves. L’attitude des critiques, véritables girouettes qui se vendent au plus offrant (retournant leur veste parfois plusieurs fois par soir), peut être également associée à certains comportements rencontrés sur les réseaux sociaux. Sans prendre la peine de lire les œuvres, ils produisent des titres racoleurs (« putaclics » dirait-on aujourd'hui), pour augmenter leur audience. Tels des « influenceurs », leur unique but est de susciter la polémique car plus on en parle, plus on vend. Une attitude proche de celle de l'actuel placement de produit.

Un roman d'apprentissage

Illusions perdues c'est aussi l'histoire d'un jeune écrivain, d'abord poète, presque une caricature romantique, qui « monte à Paris » en espérant y trouver le succès et s'y faire une réputation, voire un nom. En effet, la quête de Lucien Chardon (du nom de son père) est avant tout identitaire : il cherche à tous prix à être reconnu dans les rangs de la noblesse. Pour cela, il se fait appeler « de Rubempré », du nom de sa mère, ce qui lui vaudra d'être exclu par les aristocrates bien nés, qui le perçoivent comme un transfuge de classe (un vrai crime de lèse-majesté). Lucien se rendra compte à ses dépens qu'un titre de noblesse ne s'acquière que très difficilement. C'est d'ailleurs ce qui le mènera à la perte de sa candeur et de son innocence, puis à la trahison (des journalistes qui l'avaient pourtant soutenu), puis à la ruine. Ces illusions perdues sont celles du jeune homme de province ébloui, éprouvé, abattu enfin par la fantasmagorie parisienne : illusions d’artiste, illusions de reconnaissance sociale (Berthier, 2008, p. 26).

L'identification immédiate avec le personnage de Lucien semble difficile pour des élèves adolescents du XXIe siècle. Cependant, guidés par leur professeur, ils ne manqueront pas de s'enflammer pour Lucien, touchés au début par sa naïveté candide, puis par la perte de Coralie, son amour sincère. Ils se montreront ensuite plus critiques face à son opportunisme et sa chute finale. Quoi qu'il en soit, cette problématique de la quête de soi menant à des errements et des sacrifices ne les laissera certainement pas indifférents.


La critique : une piste d'exploitation

Au-delà des nombreuses qualités déjà relevées, ce film pourrait parler à un public d'élèves du deuxième degré que l'on souhaiterait initier à la critique. Il s'agit en effet de l'une des thématiques centrales de l'œuvre : le pouvoir de la critique littéraire et de théâtre dans la presse au début du XIXe siècle. Ce genre y est magnifiquement dépeint, à la fois dans les dérives déjà relevées et dans son élaboration la plus technique.

À cet égard, Lousteau donne une magnifique leçon à Lucien, dans une scène savoureuse du film que j’ai retranscrite ici

Nous pourrions la contextualiser comme suit : Lucien, jeune écrivain provincial, est arrivé d’Angoulême à Paris dans l’espoir d’y faire publier ses Marguerites, un recueil de poèmes romantiques et un rien sirupeux. Abandonné dès son arrivée par sa maitresse et protectrice, Madame de Bargeton, il a d’abord crevé la faim, puis rencontré Étienne Lousteau, journaliste et critique ayant le vent en poupe, qui l’a introduit dans son milieu. À ce stade du récit, Lucien commence à se faire un nom grâce à une critique brillante qu’il a écrite sur une pièce de théâtre et espère être publié par l’éditeur le plus en vue, Dauriat. Cependant, celui-ci l’accueille avec beaucoup de cynisme en lui rétorquant que « la poésie, c’est invendable, c’est de l’argent foutu par les fenêtres, je m’en fous de vos Marguerites ! ». Incitant Lucien à se venger,  Étienne, désormais directeur de journal, l’invite à écrire une critique au vitriol sur la dernière publication de Dauriat, le roman d’un auteur très en vue (et d’un incontestable talent), Nathan d’Anastazio.

Cette véritable leçon sur le discours épidictique6, qui oppose systématiquement ses deux volets (l’éloge et le blâme), doit être montrée aux élèves à travers l’extrait du film, car cette scène est drôle et interprétée avec brio par les deux acteurs. Elle a manifestement été réécrite et actualisée sur la base du passage correspondant dans le roman (pp. 446-451), qui consistait en un vaste monologue beaucoup plus technique et surtout daté (émaillé de nombreuses références à des genres et des techniques littéraires un peu oubliés aujourd’hui). Sa mise en dialogue sous couvert de complicité entre les deux jeunes critiques la rend dynamique et contribue à en faire, à mon sens, l’une des scènes mémorables du film.

D’un point de vue plus didactique, elle mérite qu’on s’y attarde pour deux raisons : son propos invitera les élèves à réfléchir sur la démarche du critique et pourra, ensuite, leur servir de modèle dans leurs propres rédactions.

Étape 1 : compréhension approfondie

L'enseignant s'assurera que la compréhension de cette scène et de ses enjeux ne reste pas trop superficielle en guidant les élèves par des questions (suggestions de réponses en italique) : 

  • Quelle est la vision du métier de critique soutenue par Étienne ? 

En tant que critique, il faut pouvoir mettre entre parenthèses ses convictions, son opinion (et donc son intégrité et son indépendance) pour faire l’éloge ou au contraire pour démolir une œuvre ou un auteur, en fonction de la commande reçue.

  • Que nous dit plus largement cette « leçon » sur le langage ? 

La langue, si elle est bien maitrisée, permet de dire tout et son contraire. Par conséquent, elle peut être utilisée et se révéler une arme redoutable au service d’intérêts.

  • Quelle est la signification de l’histoire des deux critiques racontée par Étienne ? 

Un critique peut aller à contre-courant de la pensée commune, notamment en se focalisant sur un détail. Il peut aussi faire preuve d’une mauvaise foi caractérisée.  

Étape 2 : exploitation

Je suggère de pousser plus avant l'analyse du vocabulaire utilisé par le biais de plusieurs exercices.

  • Repérage (en couleur) des différents adjectifs et syntagmes de type mélioratif et de leur opposé péjoratif et explication approfondie (illustrée par des exemples) de leur(s) signification(s). Classements de ces différents qualificatifs dans un tableau (un exemple ici, sous la transcription).

Les élèves sont amenés à s'intéresser aux éléments linguistiques mis en évidence par Étienne pour aider Lucien à rédiger sa critique. Grâce à cet exercice, l’enseignant peut introduire la notion de « modalisateurs », entendus comme des termes utilisés pour nuancer une opinion. 

  • Même exercice de repérage de modélisateurs dans de nouvelles critiques (bain de textes) et classement de ceux-ci dans le tableau. S’exercer ensuite à trouver l’opposé en consultant un pair ou le dictionnaire.

Il s’agit ici de développer le vocabulaire mélioratif et péjoratif en jouant sur l’opposition qui permet de les associer. 

  • Classement des modalisateurs selon les critères soutenant l'analyse littéraire.

Exemple (en italique bleu, des propositions de réponse) :


Objectif : se créer un répertoire de modélisateurs, reprenant les termes classés selon différents critères relevant de l’analyse littéraire : le style, les personnages, les thèmes, l’intrigue, la narration… Il sera étoffé au fur et à mesure des exercices et étendu à d’autres types de modalisateurs (verbes d’opinion, adverbes, expressions).

  • Utilisation de ce tableau répertoire dans différents exercices d'emploi, comme par exemple pour transformer une critique positive en critique négative. 


Étape 3 : réinvestissement

Les productions écrites demandées aux élèves du deuxième degré dans le cadre de l'UAA 6 « relater et partager ses expériences culturelles » prennent souvent et à juste titre une dimension argumentative (on les associe d'ailleurs parfois à l'UAA 3). Si leur finalité n'est pas tant de convaincre le lecteur ou de provoquer son adhésion mais davantage de partager une expérience culturelle ou artistique, elles n'en sont pas moins motivées et se basent sur des critères d'analyse. On peut donc à ce titre les associer à la critique littéraire ou artistique. Dans la pratique, les élèves peinent parfois à nuancer leur propos par manque de ressources langagières adéquates et précises. Gageons que le recours à un tel répertoire pourra se révéler utile et aidant lors de la rédaction d'une rencontre avec une œuvre d'art (littéraire ou autre) pour enrichir la production écrite.



Conclusion

Si cette excellente adaptation cinématographique du roman de Balzac nous permet de familiariser les élèves en douceur à l'univers de ce monument de la littérature, elle ne manquera pas de déclencher des débats bien animés avec les élèves sur les échos qu'on peut y trouver avec la société contemporaine. Elle permettra d'aborder avec eux l'influence de l'opinion et le pouvoir qu'elle peut exercer en fonction des moyens de diffusion dont elle dispose. De belles discussions en perspective !




Amélie Hanus



1. Meilleur film, meilleur espoir masculin à Benjamin Voisin, meilleur acteur dans un second rôle à Vincent Lacoste, meilleure adaptation, meilleurs décors, meilleurs costumes et meilleure photographie. 

2. Illusions perdues ambitionne de dresser un portrait de la haute société française (la noblesse et la bourgeoisie dans toutes leurs oppositions) des années 1820-30. Livre huit de la Comédie humaine, c’est le plus long roman issu des Études de mœurs. Il fut publié en trois parties (quelque peu modifiées au fil des parutions des différents volumes) :

  • Illusions perdues en 1837, qui relate la jeunesse de Lucien (comme imprimeur et poète en herbe à Angoulême) jusqu’à son départ pour Paris.
  • Un grand homme de province à Paris (1839) dépeint le séjour dans la capitale.
  • David Séchart (1843) est centré sur le beau-frère de Lucien, mari de sa sœur Eve, qui fera fortune en tant qu’imprimeur en province. Balzac y narre également le retour forcé de Lucien à Angoulême, lequel finira par retourner à Paris par la suite, dans une œuvre ultérieure : Splendeurs et misères des courtisanes.

 3. Ce dossier très bien documenté a été réalisé à la demande de Gaumont par l'Agence Approches et est accessible gratuitement en ligne (consulté le 31/05/22) : https://www.zerodeconduite.net..., ci-après désigné (DP, 2021).

4. Les numéros de pages renvoient à l'édition suivante : de Balzac Honoré (2006), Illusions perdues, Paris, Le livre de poche.

5. Berthier Patrick (2008), « La critique littéraire dans "Illusions perdues" », L'Année balzacienne 9, 63-80. https://doi.org/10.3917/balz.009.0063

6. « Registre qui reprend tous les discours d’éloge ou de blâme. Il est d’abord l’un des trois pans de la rhétorique, avec le judiciaire et le délibératif » (Aron Paul, Viala Alain, Saint-Jacques Denis (2002), Dictionnaire du littéraire. ad. v.).

Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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