Lire et écrire un tract

L'article propose de faire écrire un tract après en avoir lu un. Le contexte ? Une exposition consacrée au sculpteur Charles Ray qui se tient jusqu'au 6 juin à Paris.


L’immense bâtiment circulaire surmonté d’une imposante coupole en verre et sis à quelques pas du Louvre, qui fut au XVIe siècle la résidence de la reine Catherine de Médicis avant de servir, successivement, de halle au blé au XVIIIe siècle, de bourse du commerce au XIXe siècle et de siège de la Bourse de commerce et d’industrie au XXe siècle, abrite actuellement la Fondation Pinault. La Ville de Paris a en effet confié, en vertu d’un bail de 50 ans prenant cours en 2016, ce magnifique édifice circulaire à l’industriel François Pinault, qui l'a transformé, avec l’aide de l'architecte Tadao Ando, en un spectaculaire espace muséal consacré à l’art contemporain.


Actuellement, ce musée héberge notamment des œuvres du sculpteur américain Charles Ray. La vidéo suivante vous donne un bel aperçu de cette collection.



Par ailleurs, un article est consacrée à Charles Ray sur le site de La Libre Belgique :

https://www.lalibre.be/culture...



Si l’accès à la Bourse de Commerce peut paraitre élevé au tarif plein (14 euros), il est réduit à 10 euros pour de nombreux visiteurs (18-26 ans, étudiants, demandeurs d'emploi, conférenciers et guides-interprètes nationaux et régionaux) et la gratuité est accessible entre autres aux moins de 18 ans, aux bénéficiaires de minimas sociaux et aux enseignants préparant une visite scolaire. À titre de comparaison, un enseignant (sans sa classe) doit débourser 13 euros pour accéder à l’exposition Inside-Magritte qui se tient à la Boverie et les jeunes de 6 (!) à 25 ans s'acquitteront, pour la même expo, de 8 euros. Sous-estimerait-on, en Belgique, l'attirance potentielle que l'art peut exercer sur les adolescents ? Ou l'ignore-t-on, tout simplement ? Alors qu'en France, on valoriserait consciemment ce lien par le recours à la gratuité ? Hypothèses qui demandent bien sûr à être creusées, étayées par d'autres observations.


Néanmoins, malgré cette tarification qui nous a paru de nature à favoriser l'accès de la Fondation Pinault au plus grand nombre, dans l’atmosphère de recueillement (troublée, soyons honnêtes, par une rumeur constante due à la forte affluence) qu’inspirent les œuvres insolites de Charles Ray, les visiteurs du musée ont eu la surprise d’entendre un magnifique  chant choral retentir sous les voutes de la coupole, dont les paroles contestataires pointaient l'esbrouffe et la vénalité d'un lieu prestigieux confisqué au profit d'intérêts privés. Le texte de la chanson figurait dans un dépliant à côté d'une liste de griefs dirigés contre monsieur Pinault et sa fondation, lesquels faisaient notamment état de l’absence de gratuité pour les étudiants et les chômeurs.

Plus globalement, le collectif à l’origine de ce qu'on pourrait appeler un tract (document de sensibilisation et d'information distribué en masse ou affiché dans des lieux publics1) reproche à ce lieu d’instrumentaliser l’art et de le mettre ainsi au service de l’image d’une famille richissime et des marques d’un groupe industriel qui aurait soustrait de l’argent au fisc ou encore, aurait été à l’origine de « nombreuses souffrances » sur le sol africain. Or, toujours selon ce collectif, l’art n’a pas pour vocation de servir le « modèle capitaliste et libéral actuel ». Loin d’être un moyen d’enrichissement personnel, l’art devrait au contraire être partagé au sein d’espaces librement (gratuitement, donc) accessibles, « [susciter] des émotions et [transmettre] des messages ». Notons à ce propos que les œuvres de Charles Ray, figuratives mais hautement polysémiques en raison de leur non-ancrage dans un décor qui leur donnerait du sens, se prêtent idéalement à l’exercice de l’interprétation, de l'élaboration de messages, même avec de jeunes adolescents… Mais cette idée ne sera pas développée dans cet article.


Structure du tract


Les pages extérieures (1 et 4), premières à s’offrir à la vue, accrochent le lecteur par une interpellation et deux déclarations dont les mots évoquent des ressorts puissants de l’être humain (rêver d'un monde meilleur, célébrer le vivant, clamer son indignation) mais demeurent assez imprécises pour donner l’envie de déplier le document et d’en découvrir les pages intérieures :


On y lit la chanson évoquée ci-dessus ainsi que les doléances qu'elle accompagne, détaillées en un texte clairement structuré : les dénonciations sont notées en capitales pourpres, étayées par des faits plus ou moins précis et des considérations plus orientées indiqués chacun par une phrase précédée d’une puce, les mots clés étant mis en évidence au moyen de caractères gras. Chacune des cinq sections ainsi créées se clôture par une revendication imprimée en italiques.


Petite parenthèse lexicale

Ce qui s’énonce distinctement se conçoit clairement et s’ancre plus durablement dans la mémoire ; faisons donc un petit effort d’explicitation des termes cités dans le paragraphe précédent en effectuant quelques zooms.


Dénonciation : fait de dénoncer, c’est-à-dire « faire connaître publiquement une chose de manière à la faire condamner par l'opinion »1.  Les auteurs du tract ont l’intention d’influer sur l’image que se fait l’opinion publique de ce lieu en l’associant à l’exploitation par les grands groupes industriels du continent africain. 

Fait : « Ce qui est effectivement arrivé, ce qui existe réellement, événement ou état de choses. » Les faits rendent légitime une dénonciation, l’étayent, lui donnent du poids, avec d’autant plus d’efficacité qu’ils sont précis. Ainsi, les « nombreuses souffrances sur le continent african (sic) » gagneraient sans doute à être illustrées d’exemples. Parfois, l’énonciation des faits transmet subrepticement une opinion ; en attestent les mots négativement connotés « vantant » et « apologie ». Néanmoins, à y regarder de près (voyez la photo ci-dessous), force est de constater que l’emploi de ces termes ne relève pas d’une surinterprétation individuelle (une opinion est un jugement personnel) et semble pleinement justifié.


Revendication : « Action de réclamer ce que l’on considère comme un dû, comme un droit. » (Petit Robert, 1993) Peut-on considérer qu’une revendication peut prendre la forme d’un refus (« nous refusons le modèle de société… ») ou vaut-il mieux parler de refus et non de revendication ? Difficile de trancher en s’appuyant uniquement sur les dictionnaires. Disons qu’une revendication nait généralement d’un mécontentement et que la formulation de ce mécontentement, de ce qui est rejeté ou refusé, suffit bien souvent à indiquer ce qui est réclamé (ici, un modèle de société inclusif et solidaire, excluant le racisme et le colonialisme). 

Considérations :  « Réflexions quelque peu aléatoires », comme ci-dessous, à propos de l’arketing… « Aléatoires » parce que trop générales ou conceptuelles (« se fait toujours… », « une dépréciation de l’art »), ou encore invoquant des valeurs clairement partisanes : condamnation de l’« appréciation du luxe » ou du « capitalisme à outrance ». Bref, partir de faits concrets, d’exemples clairs, aurait sans doute donné lieu à une argumentation plus convaincante.


Un projet d'écriture

Ce document est certainement lisible par des élèves de 3e secondaire. Il pourra donner lieu à des extrapolations concernant la fonction de l’art dans la société, son accessibilité et donc sa privatisation, son détournement au profit d’intérêts privés, les dérives du capitalisme en matière de culture, etc. Dans l’idéal, il faudrait également fonder cette activité d’analyse et de réflexion sur une visite préalable de l’exposition (c’est gratuit pour les groupes scolaires ; reste à financer le voyage…). Mais si l’on n’a pas l’occasion de se rendre à Paris avec un groupe scolaire, on fera venir les œuvres du sculpteur dans la classe, sous forme d’images projetées, photographies dont Internet n’est pas avare. (Notez à ce propos que les prises de vue étaient autorisées dans chacune des salles du musée.)

On se gardera, soit dit en passant, d'abonder sans nuance dans le sens des auteurs de ce tract. Les références aux différentes marques du groupe Pinault sont totalement absentes des salles de la Bourse de commerce, édifice qui semble avant tout, dans une démarche à première vue désintéressée, consacré uniquement à la culture. (Il est vrai toutefois que certaines fresques au plafond interpellent, bien que, réalisées pour l'Exposition universelle de 1889, seule leur restauration soit imputable à monsieur Pinault...)

Ce dépliant cherche à influer sur nos opinions, à partager des valeurs : la réalisation d’un document de cet ordre s’inscrit parfaitement dans l’UAA3 (« Défendre une opinion par écrit ») du programme du second degré de l’Enseignement catholique.  Évidemment, ce travail s’accomplira dans le cadre d’un projet réellement mobilisateur, suscitant une pleine implication de la part de l’élève, sans quoi l’activité pourra paraitre dépourvue de sens. Un prochain article suggèrera un sujet brulant et une précieuse source d’information pour l’alimenter.



Des particularités langagières

Ce texte à dominante argumentative présente des caractéristiques intéressantes et facilement transférables à d’autres écrits de même intention :

  • Un « nous » récurrent et parfois, dans la chanson, remplacé par « on » (sans doute pour des raisons d'ordre prosodique, un verbe conjugué à la 3e personne étant souvent moins long qu'à la 1re personne du pluriel) : la revendication est portée par un collectif qui lui confère son poids !
  • Ce « nous » est associé à des verbes qui expriment une position et du même coup une revendication (« nous critiquons, défendons, pensons, voulons, refusons… ») ainsi qu’à un champ thématique de l’indignation et de la révolte assez nourri (« révoltées, attristées, venues clamer la rage, déterminées, alignées et soudées… »).
  • Des expressions qui opposent des idées comme le classique « mais », lequel affirme la prééminence dans le raisonnement de l’élément qui le suit par rapport à celui qui le précède (« La collection ne fonctionne pas comme un musée mais comme une galerie… ») tout en maintenant la fluidité du style (« mais » se passe aisément de virgule s’il unit des syntagmes brefs) ; ou « au profit de » et « aux dépens de » (mal orthographié dans le document), qui mettent en relation des intérêts divergents : l'instrumentalisation de l'art s'effectuerait au profit de quelques-uns (et donc au détriment d'autres qui n'en profitent pas, voire en pâtissent) et l'attribution du lieu à monsieur Pinault se serait réalisée aux dépens de son accessibilité.
  • Des titres sous formes de phrases nominales, comme « Un bâtiment public occupé pour de l’exploitation privée ». L’absence de verbe (« Ce bâtiment est occupé pour… ») confère à l’énoncé un aspect plus ramassé et partant plus percutant, moins réfutable (le lien de prédication, non explicité par un verbe, a de ce fait moins de chance d’être nié). Plusieurs structures sont possibles, que nous explicitons ci-dessous en recourant aux termes de support (ce dont on parle) et d’apport (l’information que l’on adjoint au support)2 :

- Support + apport sous forme de participe passé ou présent : « Un bâtiment public occupé… » ; « Un lieu incarnant le capitalisme… »
- Apport sous la forme d’un verbe nominalisé relié à son support par la préposition « de » : « Une financiarisation et une marchandisation du marché de l’art ». Notons que le verbe est ici nominalisé à l’aide du suffixe « -ation » (les variantes « -ition » et « -ution » sont moins fréquentes), suffixe particulièrement productif en français contemporain, nous signale le Bon usage3.
- Apport isolé, lié à un support implicite : « Une vitrine de la puissance capitaliste ». On comprend par le contexte que le support, ce dont on dit qu’il s’agit d’une vitrine du capitalisme, c’est la Fondation Pinault.
- Enfin, « La fraude fiscale » semble faire tache parmi ces structures, dans la mesure où l’on n’y distingue clairement ni apport ni support. Il s’agit plutôt d’un titre de chapitre qu’on pourrait lire dans un essai informatif… L’ancrage dans le propos du tract nous parait trop implicite. « Une Fondation entachée de fraude fiscale », énoncé modelé sur la première structure épinglée ci-dessus, eût sans doute mieux convenu.

Une erreur de syntaxe 

« Cela se fait toujours au profit des individus les plus riches et des industries milliardaires : donc au développement du capitalisme à outrance. » De telles erreurs de construction sont fréquentes sous la plume de nos étudiants ; autant y sensibiliser les adolescents dès que l’occasion s’en présente. Mais verront-ils l’erreur ? Il faudra pour les aider leur demander de combler l’ellipse syntaxique que l’auteur a effectuée à la suite des deux points : « (cela se fait) donc (au profit) du développement du capitalisme… » On constate fréquemment ce type d'erreurs dans la coordination : y remédier explicitement a le mérite de souligner la nécessité de respecter le lien syntaxique (et partant sémantique) qui unit le complément à la structure complétée.

Conclusion

Les élèves ont analysé un tract et sont à présent prêts à en produire un. En sous-groupes, ils seront en mesure de rédiger des accusations (ou doléances, récriminations) liées à des revendications, d’imaginer un titre sous la forme d’une interpellation accrocheuse, suivi de déclarations condensant fortement, sous une forme laconique, les intentions de leur tract. Reste à leur proposer un sujet d’indignation stimulant et actuel. Nous y contribuerons dans le prochain numéro.


Pierre-Yves Duchâteau




1. Les définitions proviennent du site du Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL) et plus précisément du Trésor de la langue française informatisé (TLFi : Trésor de la langue Française informatisé | http://atilf.atilf.fr/tlf.htm | ATILF / CNRS – Université de Lorraine), sauf l'une d'elles, renseignée comme provenant du Petit Robert.

2. Lire à ce propos DUPALA - D'un(e) prof à l'autre...

3. Grevisse M. et Goosse A. (2011), Le Bon Usage, de Boeck/Duculot.

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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