Briser la glace... avec un masque ???

Comment briser la glace efficacement lors de la première leçon de FLE, a fortiori avec des apprenants débutants, alors que nous sommes tous contraints de porter un masque ? Tentons d'apporter quelques éléments de réponse grâce à un petit dispositif didactique créatif et sympathique.


Le brise-glace...

La première leçon du cours de langue étrangère (le FLE ne faisant évidemment pas exception) est un moment stratégique, crucial, qui peut déterminer la teneur de l'ambiance de classe de toutes les séances suivantes. C'est d'autant plus vrai avec un groupe de débutants. De cette première séance va découler une atmosphère détendue (ou non), bienveillante (ou non), motivant (idéalement) les apprenants à se lancer, se tromper, s'exprimer... Bref, à parler. Les enjeux humains et didactiques de cette première leçon sont donc nombreux.

Conscient de l'impact de cette première leçon, chaque enseignant se sera constitué sa petite panoplie d'activités dites « brise-glace » (une expression qui semble trouver son équivalent dans nombre de langues) à adapter en fonction du niveau de sa classe. 

Quelques exemples d'activités brise-glace...

Petits niveaux (A1-A2)
1. Le photolangage : jeu de photos ou d'images représentant des hobbys (voire simplement des objets, animaux, occupations) à choisir et commenter pour se présenter : bonjour, je m'appelle Johanna, j'aime le tennis, mais je déteste la pluie. À travers des énoncés très courts (accessibles dès la première leçon de français), les apprenants sont amenés sans trop de difficulté à parler un peu d'eux, en s'appuyant sur un support visuel, soutien idéal à la communication. Le sujet, parler de soi (qui est l'un des objectifs linguistiques initiaux aux niveaux A1 et A2), contribue aussi grandement au déclenchement de la parole. Avec des niveaux non débutants (A2), on invitera l'apprenant à produire des énoncés plus articulés : je m'appelle John, j'aime jouer au tennis et faire de la randonnée, parce que je suis sportif, mais je déteste jouer à des jeux vidéos parce que c'est ennuyeux...
 
2. La construction d'un objet symbolique, sorte de mascotte de la classe (pensons par exemple à un personnage dessiné ou fabriqué par le groupe d'apprenants pour les représenter). Celle-ci sera menée en commun et en négociation, ce qui contribuera à fédérer l'identité du groupe autour de l'objet ou du personnage : nous allons créer ensemble notre personnage de classe, comment allons-nous l'appeler ? D'où vient-il ? À quoi ressemble-t-il ? Cette activité créative commune invitera chacun à collaborer autour d'une tâche et devrait renforcer le sentiment d'appartenance au groupe de ses membres. Outre les apprentissages linguistiques en découlant, il s'agit également de donner des repères aux apprenants, qui en ont souvent bien besoin dans le contexte nouveau auquel ils sont confrontés (dans une école accueillant de nombreux élèves, par exemple, la classe DASPA peut constituer un endroit privilégié, presque un refuge, pour certains élèves arrivés depuis peu).

Niveaux avancés (B1-B2 et au-delà) 
Avec des apprenants de ces niveaux, la communication est évidemment plus simple et plus immédiate. Je me limiterai donc à citer deux activités-exemples : 
- l'inévitable portrait chinois (si j'étais une boisson, je serais de la bière parce que tout le monde aime ça (sic)) réservé, par la complexité de la structure hypothétique aux niveaux plus avancés (minimum B2).
- les petits jeux de rôles : se présenter efficacement dans un temps très court, comme lors d'un speed-dating, d'un pseudo entretien d'embauche, etc.

Les objectifs 

Pour ces activités, les objectifs sont de deux ordres : 

1) Socio-affectifs : il s'agit d'abord et avant tout de créer un climat de classe positif, favorable à l'épanouissement de chacun et, par là-même, à son apprentissage et sa progression dans l'acquisition d'une meilleure compétence linguistique. Plus les apprenants  parviendront à s'ouvrir et à s'exprimer dès cette première activité, plus ils seront enclins à le faire par la suite. Le caractère ludique et l'humour (voire les fous rires) qui en découleront contribueront bien sûr à la création de cette atmosphère positive et bienveillante.

À toutes fins utiles, on rappellera qu'il est indispensable que le professeur lui-même se prête au jeu (le moins sérieusement possible, l'autodérision étant souvent l'issue de beaucoup d'impasses). Il sera ainsi perçu par les apprenants comme un référent, une aide, une ressource, au lieu d'être placé sur le piédestal du « détenteur de la langue française », même s'il en reste le garant.

2) Linguistiques : comme pour toute autre activité, le brise-glace fera l'objet d'une structuration (suivie d'exercices) de l'un ou l'autre point (ou rappel) de structures grammaticales. Cependant, le professeur aux prises avec de nouveaux apprenants l'utilisera surtout pour tester les capacités d'expression et de compréhension (d'abord) orales de ses élèves, afin d'avoir une idée claire de leur niveau. 

... avec un masque ???

Il n'aura échappé à personne qu'au-delà des difficultés évidentes que pose le port du masque dans des situations d'enseignement disons « classiques », ce frein est encore plus important en classe de langue, a fortiori au premier cours, en présence d'apprenants débutants. Cette situation est loin d'être idéale, mais sans entrer dans un débat opposant présentiel et distanciel, elle reste préférable à l'enseignement en ligne.

Encore faut-il trouver des solutions pour apprivoiser cet accessoire bien incommodant...


Un dispositif laissant place à la créativité et la dérision

Activité : Montre-toi, malgré ton masque                                                                                 Contexte : apprenants A1

Acte de parole : se présenter et parler de ses gouts

Structures linguistiques travaillées : je m'appelle, je suis...
                                                       j'aime / j'adore + INF                    ><                je n'aime pas / je déteste + INF


Lors de cette première leçon, on veillera à accueillir les apprenants de la manière la plus détendue possible. En ce contexte particulier, si une prise de distance suffisante est réalisable (en fonction de la superficie de la classe), chacun enlèvera d'abord son masque pendant quelques secondes (et le remettra ensuite), afin de se montrer « son vrai visage » au moins une fois au groupe.

Préparation

L’enseignant aura étalé au préalable une vingtaine d'images (jusqu'à 30 avec des faux débutants), représentant des hobbys (sport, musique, jeux vidéos), des activités (faire du shopping, boire un verre avec des amis…), des aliments (n’oubliez pas les frites, indispensables à l’intégration en Belgique et la pizza, mot « transparent »1) ou des animaux (tout le monde aime les petits chats et déteste les araignées…). Veillez bien sûr à avoir désinfecté la surface et les images (numérotez-les afin que les apprenants ne doivent pas les toucher). Des marqueurs de couleur auront été prévus en suffisance et mis à la disposition des apprenants pour la réalisation de la deuxième partie de l’activité, ainsi que des masques chirurgicaux neufs (comme supports de dessin).

Consigne

1) Regarde les images proposées et choisis-en une (sans la déplacer, regarde le numéro) qui te parle, te fait réagir ou qui provoque une émotion (tu aimes ou tu détestes) en toi.

2) Dessine sur ton masque cette image qui te correspond (ou quelque chose d'approchant). Tu devras ensuite porter ton masque et expliquer ton choix aux autres.

NB : ces consignes sont données oralement et accompagnées d'un exemple, en choisissant une image et en l’associant à une représentation de « j’aime » / « je n’aime pas ». Le professeur montrera ensuite son propre masque déjà décoré en fonction de l’exemple et en formulant l’énoncé attendu : je m’appelle Amélie, je suis professeure de français, j’aime beaucoup la musique.


Déroulement

1) Consigne-exemple
2) Choix des images et dessin de chaque apprenant sur son masque
3) Échange oral d’abord par deux (si les apprenants peuvent se parler sans quitter leur place)
4) Socialisation : chacun se présente en portant son masque décoré, ce qui ne manque pas de détendre l’atmosphère, ne serait-ce que par la qualité (toute relative) des dessins.
Le professeur joue son rôle en corrigeant les structures et en les notant au tableau. Il fait circuler la parole en les faisant répéter, en introduisant la 3e personne (John, parle-moi de Johanna, qu’est-ce qu’elle aime ? Tu as oublié ? Regarde le dessin sur son masque…).
5) Théorisation des structures vues
6) Exercices d'emploi des structures
7) Tâche finale : après un nouvel échange, faire présenter un camarade selon le modèle vu.

Conclusion

Ce dispositif, même s’il ne résout en rien les problèmes de transmission2 occasionnés par le port du masque, remplira d’autres objectifs linguistiques et surtout socio-affectifs. Les quelques expérimentations que j’ai pu effectuer ont en effet démontré que sa dimension créative contribue à détendre les apprenants (surtout s’ils ne savent pas dessiner !), générant même la bonne humeur, tout en installant en classe un climat bon enfant et bienveillant.

S’il s’agit avant tout d’un acte symbolique, j’ai pu constater qu’il aidait les apprenants à apprivoiser leurs masques, qui se transformaient, temporairement du moins, en un outil de production et d’exploitation linguistique, au même titre que des images, vidéos ou autre. De frein à la communication, ils en devenaient tout d'un coup le déclencheur !


Amélie Hanus



1 Les mots « transparents » sont des mots qui sont compréhensibles dans plusieurs langues car identiques à l'écrit ou à tout le moins à l'oral. Dans le cas de pizza, l'exportation mondiale de ce mets a contribué à la diffusion de son nom par emprunt linguistique, toutes les langues l'ayant adopté tel quel. 

2 On redoute en effet déjà les pathologies, notamment des cordes vocales, qu’il risque d’engendrer chez les enseignants. À cet égard, il est utile de rappeler qu’il est préférable, pour peu que votre local le permette, de privilégier une articulation la plus claire possible assortie d'un rythme correct, à une augmentation du volume de la voix. Par ailleurs, nous n’abordons pas ici les nombreuses difficultés intervenant dans l’enseignement de la prononciation en classe de langue...

 



Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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