Des betteraves à Prague,
une histoire de crible

Compte rendu d'une expérience pédagogique liée à l'expérimentation du crible phonologique dans le cadre du cours de FLE.

EXPÉRIENCE

Je ne résiste pas au plaisir de raconter ce que nous avons vécu au cours de français langue étrangère (FLE) du jeudi 15 mars dernier. D’un prof à l’autre est avant tout un site de partage d’expériences, pédagogiques surtout, mais aussi esthétiques, parfois philosophiques, éventuellement touristiques, etc. Dans notre cas, il s’agit d’une expérience « scientifique »1 à portée hautement pédagogique (et, il faut l’avouer, nettement moins touristique, quoi que sous-entende le titre).

1 Pour délester ce terme de ses guillemets, il faudrait que la récolte des données soit plus rigoureuse et objective.

Nous abordions, avec les étudiants du régendat en français-FLE, un chapitre de phonétique consacré au phénomène de l’oreille nationale ou du crible phonologique. De quoi s’agit-il ? Lisez ce qui suit, vous comprendrez :

Grâce au programme européen Erasmus, nous avons la chance d’avoir parmi nos étudiants, en ce second quadrimestre, plusieurs jeunes filles originaires de facultés pédagogiques étrangères. Cette année, parmi ces « Erasmus », il y a une jeune Tchèque qui se prénomme Nicole. Nous avons profité de sa présence pour mener une petite expérience plutôt amusante.

J’ai demandé à Nicole de faire répéter aux étudiants francophones un mot de son choix contenant un son qu’elle estimait propre à sa langue maternelle, le tchèque. Elle a choisi de nous faire dire « řepa », mot qui contient une difficulté redoutable pour le locuteur francophone peu polyglotte, le « ř », noté [r̝] en alphabet phonétique international, que l’on retrouve également dans le nom du fameux compositeur pragois Antonin Dvořák, l’auteur de la grandiose, voire grandiloquente, Symphonie du Nouveau monde et des Danses slaves, plus intéressantes à mon humble avis. Mais nous nous éloignons de notre sujet.

Voir schéma, trouvé sur blogdelilivoixsant.wordpress.com.


Ce fameux « ř » que l’on retrouve dans « řepa » et dans « Dvořák », de quoi s’agit-il au juste ? Comment s’articule-t-il ? Eh bien suivez attentivement : tâchez d’appuyer l’apex de votre langue contre la zone comprise entre vos alvéoles et votre palais dur (car vous êtes pourvus, soyez heureux, d’un palais dur et d’un malais mou, ce dernier étant aussi appelé voile du palais) comme si vous vous apprêtiez à produire un [ʒ] (le doux [ʒ] de « Jean », ou de « Géraldine »). C’est fait ? Ensuite, expirez de l’air modulé par une légère vibration des lèvres vocales, tout en imprimant à votre apex une vibration, pas trop soutenue tout de même, comme s’il s’agissait d’effectuer un « r » roulé. En somme, ce « ř », qui agace tant les touristes qui se piquent de parler tchèque, n’est qu’une émission simultanée d’un [ʒ] (« Jean ») et d’un [r] (« Roma », prononcé à l’italienne).


TENTATIVE DE RÉPÉTITION 

Toutes ces explications n’ont pas été données aux étudiants francophones. J’ai seulement demandé à plusieurs d’entre eux de répéter le mot que Nicole allait prononcer distinctement. Quelques étudiants se sont gentiment prêtés au jeu, mais personne n’est vraiment parvenu à répéter exactement « řepa ». Pas une fois Nicole ne s’est montrée satisfaite ! Ce n’était pourtant pas faute de bonne volonté, mais décidément, la gymnastique phonatoire complexe requise par ce « ř » semblait inaccessible à nos organes buccaux francophones. Nous parvenions au mieux à énoncer des « j’ai pas » dans lesquels Nicole ne reconnaissait aucunement son « řepa » natal.

Comment s’explique cette incapacité à prononcer des [r̝] ? Si nous étions nés à Prague, nous en prononcerions sans même y penser, non ? Oui, bien sûr : à la naissance, notre programme génétique nous permet d’apprendre toutes les langues ; notre cerveau est en effet pourvu des routes neuroniques qui lui permettent de distinguer les sons d’une infinité de langues. Mais à mesure que nous nous spécialisons dans notre langue maternelle, donc dès notre plus jeune âge, les routes neuroniques que nous n’exploitons pas se détériorent progressivement. Nos étudiants de 18, 20 ans, spécialisés dans la reconnaissance des sons du français, ne disposent plus d’une route suffisamment entretenue pour percevoir et donc produire correctement le [r̝] tchèque. Ce dernier sera confondu avec [ʒ] (« Jean », « Géraldine »), son que notre cerveau traite parfaitement et qui est acoustiquement proche du [r̝].


Comment agir alors, pour que nous puissions tout de même commander une salade de betteraves lors de notre prochain minitrip à Prague ? Inutile de demander à Nicole de décrire les mouvements articulatoires qui sont à l’origine de ce [r̝], et cela pour trois raisons au moins : 

1. Les résultats d’une tentative d’imitation articulatoire ou d’émission d’un son sur la base d’instructions articulatoires sont imprécis et éphémères.
2. Le jargon nécessaire pour décrire ces mouvements échappait en partie à Nicole, de même qu’il échappait en partie aux étudiants francophones. A fortiori, ce métalangage, s’il est expliqué en langue étrangère, est absolument inaccessible aux apprenants débutants.
3. La conduite langagière est un phénomène complexe autant que largement inconscient : que savons-nous précisément des mouvements que nous effectuons pour produire tel ou tel son ? En sommes-nous même conscients ? Pouvons-nous les décrire avec clarté et exactitude ? Rien n’est moins sûr.


UNE MEILLEURE AUDITION

Nicole s’est alors levée, à ma demande, pour se placer dans le dos des francophones ciblés par l’expérience et leur a distinctement prononcé « řepa » à l’oreille, d’une voix normale.  Résultat étonnant pour chaque étudiant francophone concerné : tous sont parvenus à émettre un « řepa » parfaitement reconnaissable (à défaut sans doute d’être parfait). Nous tenions là la confirmation d’un constat largement vérifié par ailleurs : l’audition conditionne la phonation.

L’expérience s’est ainsi avérée concluante : c’est par l’oreille qu’on répare les routes neuroniques endommagées. Une fois que le son est perçu à sa juste valeur, le système articulatoire accomplit sans qu’on y pense les mouvements nécessaires à sa reproduction, aussi complexes soient-ils.


Attention. Ne crions pas trop tôt victoire. Pour que les routes soient durablement réparées, il ne suffit pas d’y verser une première couche de gravier. Il faut aussi compacter cette couche de gravier, puis l’asphalter et tasser le tout à plusieurs reprises.


Pierre-Yves DUCHÂTEAU

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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