Album (23) : "Bonhomme"

Un album émouvant et interpellant qui traite de la thématique de la précarité. Sans tabou et sans naïveté, il nous interroge quant à nos attitudes face aux sans-abris.


Informations bibliographiques

Auteure : Sarah VAN LINDHOUT
Illustratrice : Claude K. DUBOIS
Editeur : Pastel, L'école des loisirs, 2017
Format : 21,5 x 15 cm
5 à 7 ans 

Le mot de l'éditeur

Le jour se lève sur la ville. Debout tout le monde ! C’est l’heure d’aller à l’école ! Pour Bonhomme aussi, il est temps de se réveiller. La nuit a été glaciale. Bonhomme vit dans la rue. Son nom ? Il ne sait plus... 
https://www.babelio.com/livres...


TEXTE

C'est l'histoire d'une petite fille qui se réveille le matin, chez elle, bien au chaud, et qui, sur le chemin de l'école, croise Bonhomme, qui lui aussi se réveille, mais dans la rue car il a dormi par terre, dans un abribus. La thématique interpelle : un album jeunesse consacré au sans-abrisme1 peut-il intéresser des enfants ? L'éditeur donne une indication sur l'âge du lecteur potentiel : de 5 à 7 ans. Bien sûr, un enfant de cet âge-là pourra sans doute comprendre la situation et percevoir ce que vit Bonhomme, le sans-abri, tout comme la petite héroïne du livre, qui a cet âge-là. Mais cet album s'adresse sans conteste aussi à des lecteurs plus âgés, adolescents ou adultes. Eux aussi croisent quotidiennement des sans-abris et cela les concerne, comme le montre ce graffiti découvert sur un banc d'étudiant de l'enseignement supérieur. 


1 Le sans-abrisme est le fait d'être un sans-abri, c'est-à-dire d'être sans domicile fixe, et plus précisément de vivre dans la rue. Le terme sans-abrisme a été créé récemment en traduction de l'anglais homelessness. 
http://www.linternaute.fr/dict...

Le récit est d'une grande simplicité, ce qui centre l'attention du lecteur sur la question essentielle : que ressent un sans-abri ? Le froid, la faim, l'ennui, la fatigue, la solitude... Bonhomme se souvient du temps où il avait du travail, mais aujourd'hui, on le chasse de partout car il gêne, couché par terre. Il sent mauvais. Il est là, mais à côté de la vie « normale », dans la marge. Il n'est personne, puisqu'il n'existe pas dans le regard des autres. Au point qu'il a oublié son propre nom... 

Mais une petite fille lui tend un gâteau et s'adresse à lui : « Tu veux mon gâteau ? T'es marrant, tu ressembles à un nounours ! » La fillette a les yeux qui rient. C'est ce regard posé sur lui, sans a priori, qui lui redonne vie.

Préparer un cours de français consiste toujours à se poser 3 questions :
     - Que vais-je enseigner ?

     - Comment vais-je enseigner ce que j'ai choisi d'enseigner ?
     - Dans quel but vais-je enseigner cela de cette manière-là ?

Dans le cas de cet album, le thème abordé constitue-t-il un objectif d'enseignement valable dans le cadre d'un cours de français ? Ne concerne-t-il pas plutôt le cours de morale ou de citoyenneté ou de religion ou de sciences sociales... ? Autrement dit, le professeur de français doit-il s'aventurer sur d'autres terres (certains diront « d'autres plates-bandes ») que celles de la langue au sens restreint du terme ? En ce qui me concerne, la réponse est résolument positive.

En effet, le cours de français est un cours de langue, de culture et de communication. A ce titre, il se doit d'amener les élèves à comprendre et produire des textes, de quelque sorte qu'ils soient, littéraires ou non, qui communiquent un message (un contenu, des informations) relevant d'une culture donnée, en particulier celle dans laquelle ils vivent (la société actuelle et ses questions). Le cours de français ne se réduit donc pas à un cours formaliste de « techniques linguistiques » où l'on s'exercerait à produire et comprendre des textes sans accorder de réelle importance à leur sens, à leur raison d'exister. Si c'était le cas, les textes ne seraient alors que des « pré-textes » à l'étude de la grammaire, du vocabulaire ou des stratégies de compréhension et de production, déconnectés du contenu abordé.

Si j'aborde cette question, c'est que je sens souvent beaucoup de frilosité chez les professeurs au moment d'aborder la réflexion sur le sens du texte si celui-ci ne fait pas partie de ce qui est considéré, traditionnellement, comme relevant du domaine strict du « français ». Il est temps aujourd'hui, devant la demande pressante et légitime de sens que les jeunes manifestent, d'ouvrir grand les fenêtres et les portes et d'aller voir ailleurs : la langue est un outil au service des hommes pour qu'ils puissent dire « quelque chose » aux autres hommes ! Il importe que les enseignants le montrent aux élèves et qu'ils osent aborder, avec humilité, des sujets dont ils ne sont pas les spécialistes. À eux de l'affirmer avec assertivité devant leurs élèves (Je ne suis pas plus spécialiste du sans-abrisme que toi, mais on va apprendre ensemble) et à chercher aussi des collaborations avec leurs collègues des autres disciplines concernées. À eux d'assumer le fait que le français est la langue de la scolarité.

En effet, si les professeurs des autres disciplines se doivent d'être aussi des professeurs de français, le professeur de français quant à lui ne doit pas hésiter à aborder dans son cours des textes qui parlent d'autre chose que du français ou de la littérature. Cela va de la lecture d'un article de Sciences et Vie Junior vulgarisant un sujet de biologie à une recette de cuisine ouvrant sur une culture étrangère ou une consigne extraite du cours de mathématiques..., en passant par un album qui aborde de façon originale une question de société telle que le sans-abrisme. Laisser fermées les portes et fenêtres de la classe de français en la privant de l'accès au sens conduit les élèves à l'asphyxie... 


IMAGE

Les dessins au crayon transmettent la grisaille de l'existence de cet homme, dans la ville à la recherche de chaleur, d'un repas.

Les couleurs douces et pastelles apportent une jolie touche de poésie à l'histoire malgré la tristesse du sujet. J'ai craqué devant les dessins. 

Les dessins sont simples, bruts. Je suis tombée sous le charme de ces coups de crayon aux couleurs sombres. 

https://www.babelio.com/livres...


Ces extraits de critiques parlent d'eux-mêmes. La technique, crayon et aquarelle, est particulièrement adaptée pour rendre l'atmosphère d'une ville en hiver, triste et froide. Mais quelques touches de couleurs subtilement plus chaudes apparaissent lorsque Bonhomme s'approche d'un lieu plus confortable et plus chaud que la rue ou lorsque c'est de la chaleur humaine qui lui est donnée par la petite fille. 


Si l'on regarde plus attentivement le visage de Bonhomme, simplement esquissé en début de récit, il se redresse, devient de plus en plus expressif et l'ombre d'un sourire apparait. Subtils changements à interpréter...


Enfin, quelques détails sont particulièrement significatifs, comme par exemple les petits cadenas accrochés à la rambarde du pont que Bonhomme traverse. Symboles de l'amour et de l'attachement indéfectible que se promettent deux personnes en accrochant ces cadenas puis en jetant symboliquement la clé dans le fleuve, ils rappellent sans doute à Bonhomme que lui est seul au monde.


Il importe d'amener les élèves à interpréter les images.

1. Observer attentivement l'image pour y discerner les détails.
2. Faire le lien entre ce qu'ils voient (des cadenas accrochés à un pont) et ce qu'ils connaissent du monde (des amoureux accrochent ces cadenas puis jettent la clé pour symboliser l'aspect inaltérable de leur amour : rien ne pourra les séparer). C'est une première démarche d'inférence que le professeur devra peut-être étayer si les élèves n'ont pas connaissance de cette pratique.
3. Ensuite, relier cette information au sens global du récit construit jusque-là, en particulier l'état d'esprit du personnage, et interpréter son ressenti.

Ces trois étapes constituent l'essentiel de la démarche à enseigner explicitement aux élèves pour qu'ils sachent ce que c'est que lire et qu'ils deviennent autonomes : « Pour comprendre un récit, il faut 1) observer, 2) inférer, 3) interpréter.
L'enseignement-apprentissage de ces 3 démarches successives se met très facilement en place en travaillant sur des images puisque, par nature, elles n'utilisent pas le langage verbal pour « dire quelque chose ». Par la suite, il importe d'amener les élèves à transférer ces démarches au langage verbal, en les incitant à être conscients du travail complexe de lecture qu'ils effectuent. 


RELATION TEXTE/IMAGE

Cet album comporte peu de texte. Les phrases sont courtes et souvent teintées d'émotions, en particulier grâce à la ponctuation ou à la taille des caractères : Bonhomme a faim... tellement faim ! Ce sont donc surtout les images et leur enchainement qui amènent le lecteur à construire le sens global du récit. 


Le texte n'est ici, de façon inverse à ce qui est classique, que la légende de l'image avec laquelle il entretient des rapports variés :

- commentaire externe objectif, comme s'il était formulé par le lecteur en train de lire l'image : Le jour se lève sur la ville.
- expression (à la 3epersonne) du point de vue du personnage représenté, ce qu'il ressent, ce qu'il pense, sorte de monologue intérieur : Bonhomme aimerait se réchauffer. Le narrateur est alors omniscient.

- explication, justification du comportement (fouiller dans les poubelles) que le personnage se formule à lui-même, ou que l'auteur suggère au lecteur : Tellement faim !
- simples paroles du personnage représenté : « Votre nom, s'il vous plait ? »

Il est intéressant d'amener les élèves à relever ces différentes fonctions de l'écrit par rapport aux images, de sorte qu'ils découvrent ainsi différents types de fonctionnement de la relation texte - image et puissent en décrire les effets, notamment le fait que l'auteur pousse ses lecteurs à entrer dans la tête et le cœur du personnage. 

Analyser la façon dont s'y prennent les auteurs pour raconter leurs histoires permet de constituer, peu à peu, un répertoire de moyens d'expression utiles à l'écriture. Combien d'entre eux n'arrivent pas à écrire simplement parce qu'ils ne savent pas comment faire, n'ayant pas été dotés des outils nécessaires ? Il importe donc de privilégier les démarches d'enseignement qui lient lecture et écriture, analysant comment les auteurs s'y prennent pour pouvoir les imiter.



Démarche méthodologique

Ci-dessous la proposition d'une démarche longue et complexe, à adapter bien entendu aux circonstances : suivre le menu proposé ou faire son marché « à la carte ». 

1. Lire

Lis l'album Bonhomme en y relevant tout ce que Bonhomme ressent et en identifiant la cause de ce ressenti. 

Exemples de réponses attendues : froid, faim, grande fatigue, rejet, honte, solitude... (sa situation de personne à la rue). Puis réconfort, dignité retrouvée (grâce au regard que l'enfant porte sur lui et à la parole qu'elle lui adresse).

2 On peut, à l'occasion de ce relevé, développer la maitrise du vocabulaire en attirant l'attention des élèves sur les collocations : souffrir de la faim et du froid, ressentir une grande fatigue, éprouver de la honte, etc. 

2. Lire des critiques

... et se positionner tout en justifiant son avis ; éventuellement écrire sa propre critique. 


3. Écrire

Choisis une de ces 3 photos et suis la consigne d'écriture : il s'agit de poursuivre le monologue en te mettant dans la peau de la personne qui parle.

" Je dors paisiblement. Je n'ai pas froid, à l'abri dans mon sac de couchage. Demain, je ...
" J'ai froid. Je suis entièrement sous les couvertures, mais j'ai froid. Je ...
" Je suis si loin de chez moi. Que suis-je venu faire ici ? Comment vais-je m'en sortir ? Je ...


4. S'informer

Tu as déjà réfléchi à la question des sans-abris en repérant ce qu'ils ressentent et en tâchant de te mettre dans leur peau. Ton but est maintenant de créer un panneau explicatif sur le sans-abrisme pour informer les autres de ce que tu as découvert. Mais il te manque bien sûr des informations. Tu vas donc consulter les documents qui suivent, que tu vas lire ou regarder en prenant des notes pour en dégager ce qui est essentiel à expliquer. 


Document 1

Quels droits fondamentaux ne sont pas respectés dans la situation des sans-abris ? Lis ces extraits de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et cible précisément ce qui est en cause. 

Article premier : Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

Article 3
: Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.

Article 22
: Toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité, grâce à l'effort national et à la coopération internationale, compte tenu de l'organisation et des ressources de chaque pays.

Article 25
: 1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.

http://www.un.org/fr/universal...


Document 2


Document 3


Document 4


Document 5


Document 6


Document 7

Journal



5. Synthétiser, reformuler, manifester sa compréhension de la problématique

 ... sous la forme d'un panneau explicatif, comme suggéré plus haut, ou sous une autre forme :
   - une capsule vidéo,
   - un document de de sensibilisation : affiche, carte postale, spot audio, spot audio-visuel,
   - un débat,
   - une nouvelle,
   - un poème,
   - un dessin et une légende à ajouter à l'album,
   - une critique littéraire.


6. Prolongements, ouvertures...

1. Ouvrir grand les fenêtres et les portes de la classe de français, disions-nous. Or, aujourd'hui, nous vivons dans un monde où la langue anglaise est devenue indispensable, tant du point de vue personnel que professionnel. Par ailleurs, le Pacte pour un enseignement d'excellence a défini des domaines dans lesquels des disciplines différentes sont mises en synergie : pour ce qui nous occupe, il s'agit du domaine « Langues ». Or, comprendre ce que vit un sans-abri peut se faire en anglais tout aussi bien qu'en français... Pourquoi ne pas proposer aux élèves la démarche d'écoute d'une chanson anglaise très connue pour, d'une part, tenter de mieux comprendre la problématique du sans-abrisme et, d'autre part, se lancer dans l'exercice ô combien formateur de la traduction ? D'où la proposition de cette excellente chanson de Ralph MCTELL, Streets of London.



Dans un monde globalisé et une société multiculturelle, « l'analphabète ne parle qu'une seule langue »... Les messages que nous recevons aujourd'hui franchissent allègrement la barrière des langues : quelle chance ! ... Car sous des formes différentes, nous percevons ce qui nous relie.
Si cette démarche bilingue vous intéresse, vous pouvez aussi proposer à vos élèves de lire des romans bilingues (un chapitre en anglais, le suivant en français), comme par exemple celui de Manu CAUSSE, My love, mon vampire,  Talents Hauts, 2013.


2. Réflexion sur les différentes formes d'expression artistique : Qu'apportent respectivement les médiums « album jeunesse », « photos » et « chanson » à la thématique du sans-abrisme ? Y trouve-t-on le même contenu que dans les textes informatifs ? Quelque chose de plus, quelque chose de moins ? Pour quelle raison les auteurs de ces trois types de production artistique s'y prennent-ils ainsi ? Personnellement, qu'est-ce qui te plait le plus ou t'attire le plus ? Es-tu particulièrement sensible à une forme artistique ? Pour quelle raison ? Essaie d'expliquer... 


Jean KATTUS 

Auteur

Jean Kattus

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Intérêt particulier pour la lecture, la sculpture, la marche, le cinéma et le théâtre.

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