« Dusty Die » d'Alicja Kwade
Une exposition immersive pour découvrir le concept d'installation artistique et développer ses compétences de « spectateur ».
Actuellement (et jusqu'au 22 février) au M Museum1 à Louvain se tient une exposition d'Alicja Kwade. Cette artiste d'origine polonaise est reconnue internationalement pour ses sculptures, ses installations et ses vidéos. Elle réalise également des photos et des créations sur papier. Certaines de ses œuvres ont intégré de prestigieuses collections publiques dont celles du Centre Pompidou à Paris et celles du Hirshhorn Museum à Washington.
Alicja Kwade puise son inspiration dans les concepts scientifiques et philosophiques, tels que le temps, le hasard et la gravité, qu'elle cherche à questionner, et remet ainsi en question nos certitudes :
Pour Kwade, les doutes scientifiques et philosophiques [...] ne constituent pas un problème, mais, au contraire, une opportunité. Elle transpose des concepts abstraits [...] en installations physiques, non pas pour proposer des explications, mais pour soulever des questions. Car c'est précisément du non-savoir que naissent l'émerveillement et l'imagination2.

Présentation de l'exposition
Ni trop longue, ni trop courte, l'exposition s'étend sur un étage et demi du musée. Les différentes salles abritent des installations récentes (dont certaines ont été spécialement conçues ou adaptées pour le musée) ainsi que des œuvres majeures de l'artiste. Les installations s'emparent de l'espace de telle manière que le spectateur traverse les plus imposantes d'entre elles, et vit ainsi une expérience immersive. D'autres petites œuvres (un trousseau de clés collé au plafond, une paire d'yeux qui donne l'impression que le mur regarde les visiteurs, des horloges qui tournent dans le sens anti horloger, etc.), très discrètes, sont placées ici et là. Seuls les visiteurs attentifs qui prendront la peine de promener leur regard jusqu'au plafond pourront les apercevoir.

Métal, pierres brutes ou sculptées, bronze, bois, verre et miroirs... Kwade joue avec les matériaux pour tromper nos sens et perturber nos certitudes : d'imposants blocs de pierre sont mis en scène de manière à donner l'impression qu'ils sont légers, flottants, presque aériens (certains sont suspendus à un mobile en métal, d'autres sont déposés sur des chaises). Les jeux de miroirs ouvrent, quant à eux, des réalités parallèles que le visiteur découvrira (ou non) au gré de ses déplacements.

Focus sur deux installations immersives
Il y aurait beaucoup de choses à dire, beaucoup d'œuvres à présenter pour permettre au lecteur de bien se représenter l'exposition, la diversité des réalisations proposées et leur richesse artistique. Arrêtons-nous sur deux installations, l'une vidéo, l'autre plastique, qui offrent au visiteur une réelle expérience en sollicitant et en défiant ses sens et ses perceptions.
- In Ewig den Zufall betrachtend (Contemplant le hasard pour l’éternité, 2014)

Dès le début de sa visite, le spectateur est invité à traverser une salle plongée dans l'obscurité. À l'intérieur de celle-ci, des vidéos sont projetées sur de grands écrans dispersés dans l'espace. Toutes montrent des dés en mouvement, tournoyant comme s'ils venaient d'être lancés par une main invisible. Les images sont ralenties de manière à donner l'impression que ces dés flottent ou roulent lentement sans s'arrêter. En effet, le spectateur patient pourra constater le perpétuel mouvement de ces objets... Par cette mise en scène, les dés sont libérés de leur fonction ludique pour devenir des objets cosmologiques évoquant le hasard, la probabilité et l’incertitude fondamentale de l’existence.
Les vidéos sont accompagnées d'un son continu qui renforce la sensation de mouvement perpétuel, suggérant une réflexion sur l’absence de début et de fin ainsi que de prédiction. Aucun résultat n’est jamais donné : la chance et le hasard, symbolisés par les dés, deviennent des objets de contemplation plutôt que de calcul.
Cette installation, qui fait référence indirectement à la célèbre citation d’Einstein « Dieu ne joue pas aux dés » est susceptible de susciter des questionnements et des réflexions chez les élèves, à condition de leur fournir des clés de lecture suffisantes. Quoi qu'il en soit, elle procure aux visiteurs de réelles sensations physiques : dans le noir, les repères sont brouillés et le mouvement des dés associé aux déplacements dans l'espace ainsi qu'aux sons continus donne une sensation d'apesanteur. Celle-ci est accentuée par l'amortissement produit par la moquette qui recouvre le sol de la salle. Rien ne semble laissé au hasard pour procurer des sensations aux visiteurs.
- WeltenLinie (Ligne du monde, 2019/2025)

WeltenLinie est une installation sculpturale qui aborde les notions de perception, de transformation de la matière et de frontière entre nature et culture ainsi qu'entre réalité et illusion. Elle est présentée à la fois comme une installation immersive qui perturbe les sens, une installation historique proposant une promenade à travers des styles et des formes architecturales, mais aussi une métaphore philosophique de notre manière de voir, d'interpréter et de structurer le monde.
Cette installation est composée de cadres en acier dont certains sont équipés de miroirs à double face. De part et d'autre de ces cadres sont disposés différents objets. Certains semblent naturels ou organiques (pierre, tronc d'arbre), d'autres sont façonnés par l'homme (colonne, sphère de pierre), d'autres encore sont hybrides (ils présentent une face naturelle et une face sculptée).
Le visiteur se promène dans l'espace à la rencontre de ces objets qu'il voit se transformer visuellement et conceptuellement au fil de son parcours, notamment grâce au jeu des miroirs : le tronc d'arbre laisse, par exemple, place à des colonnes architecturales représentatives de différentes époques ; selon l'angle de vue, le jeu des reflets crée des associations et des fusions entre les objets. Les déplacements du visiteur participent ici aussi à l'expérience artistique, le menant à découvrir les jeux d'optique.

De multiples exploitations possibles
Les possibilités d'exploitation de Dusty Die sont nombreuses. Par les thématiques qu'elle explore et les techniques qu'elle utilise, cette exposition pourrait être mise en lien avec différentes disciplines scolaires. Elle prendrait ainsi place dans le Parcours d'éducation culturelle et artistique de l'élève (PECA) qui, rappelons-le, se veut l'affaire de toutes les disciplines3 et pourrait d'ailleurs être envisagée dans une perspective interdisciplinaire :
- En mathématiques, en physique et en FMTTN, les élèves pourraient être amenés à découvrir et à interroger des concepts scientifiques tels que la gravité, l'équilibre des charges ou encore la résistance des matériaux.
- En éducation à la philosophie et à la citoyenneté (EPC), ils pourraient revenir sur les concepts philosophiques mobilisés par Alicja Kwade, notamment sur les notions d'évidence et de doute4, ils pourraient imaginer des représentations visuelles ou plastiques d'autres concepts philosophiques, ils pourraient aussi questionner le lien entre l'art et la philosophie, formuler des questions philosophiques et échanger autour de celles-ci. Le carnet qui accompagne l'exposition propose quelques textes pour nourrir la réflexion : « Le monde est-il tel qu'il est ou tel qu'on le perçoit ? »5, « Le savoir peut-il être neutre ? »6 ... Le site du musée propose également une réflexion intéressante de la philosophe Sylvia Wenmackers7.
- WeltenLinie pourrait être exploitée dans une perspective historique en histoire ou en éducation culturelle et artistique (ECA). En effet, cette œuvre permet de retracer un pan de l'histoire de l'architecture et d'aborder des questions plus larges telles que l'intervention (de plus en plus intrusive et intensive) de l'homme sur la nature au fil des siècles.
- ...
- Et en français ?
On le sait, la liste des genres et des objets à travailler au cours de français s'est considérablement élargie au fil des différentes refontes des référentiels. Ainsi, les objets culturels et artistiques de tout type, littéraires ou non, trouvent leur place dans ce cours (qui entretient, de cette manière, de nombreux liens avec le cours d'ECA). L'enseignant de français est dès lors amené à proposer à ses élèves des tâches s'appuyant sur leur compréhension d'œuvres aux langages divers et multiples. Dans le cadre de la visite de l'exposition Dusty Die, les élèves pourraient, par exemple, concevoir le cartel de présentation d'une installation ou réaliser un audioguide8 explicatif d'une des œuvres exposées. Cela les amènerait notamment à développer des compétences de lecture des langages à l'œuvre dans les installations découvertes, à mobiliser des compétences de recherche de l'information, mais aussi de production orale ou écrite en respectant les codes du genre à produire (cartel ou audioguide).
Aux 2e et 3e degrés, le travail d'Alicja Kwade pourrait être exploité dans une perspective créative dans le cadre de l'UAA 5 (S'inscrire dans une œuvre culturelle) via, par exemple, la transposition d'une des installations selon les codes d'une autre forme artistique ou la réalisation d'une vidéo « à la manière de » In Ewig den Zufall betrachtend qui porterait sur un autre concept scientifique ou philosophique et chercherait à procurer de réelles sensations à celui qui la regarderait.
Qu'on comprenne finement ou non la démarche de Kwade, l'exposition est conçue d'une telle manière qu'il parait difficile de ne rien ressentir. On l'a vu, les sens sont sollicités par différents éléments (visuels, sonores, matériels). Ainsi, il me semble que Dusty Die se prête particulièrement bien à un travail centré sur l'UAA 6 (Relater et partager des expériences culturelles). En effet, visiter cette exposition constitue une réelle expérience sensorielle9.
L’UAA [6] propose une modalité d’appropriation des œuvres, davantage axée sur le « voir et le dire » que sur le « faire », davantage orientée vers le « partage et l’appréciation » que sur la « création ». L’enjeu est non seulement que l’élève découvre des œuvres ou participe à des manifestations culturelles, mais aussi qu’il partage ses rencontres avec la culture. Le recours au récit d’expérience permet à la fois la mise à distance et la communication à autrui. Le partage mutuel d’expériences forge un sentiment d’appartenance à une communauté de pratiques culturelles. C’est aussi l’occasion de découvrir la polysémie des œuvres et la pluralité des interprétations et des appréciations dans le respect de leur diversité.10
Le nouveau référentiel du Tronc commun prévoit lui aussi de faire produire aux élèves des récits d'expérience de rencontres avec des œuvres culturelles que ce soit à l'oral ou à l'écrit.

Ainsi, les élèves pourraient être amenés à partager oralement ou par écrit leur récit de rencontre avec l'une des installations exposées au M Museum ou à envisager plus largement l'exposition comme expérience culturelle. Dans ce second cas, l'enseignant devrait les amener à décrire et à apprécier (ou non) les œuvres, mais également les choix de scénographie posés par l'artiste et par le commissaire de l'exposition.
En vue de préparer les élèves à la tâche finale, la séquence qui serait proposée devrait articuler des activités au service des différentes tâches auxiliaires mises en évidence par le programme.

Manifester sa compréhension / son interprétation d'une œuvre culturelle, expliciter ses gouts et les facteurs d'agrément ou de désagrément de la rencontre avec cette œuvre
En amont de la visite, il conviendrait à minima de présenter l'artiste aux élèves, d'analyser avec eux quelques-unes de ses œuvres de manière à leur faire découvrir sa démarche artistique et de les outiller en ce qui concerne l'observation et la description d'une installation (sens éventuel de lecture, multiplicité des langages, place de la démarche, lexique et concepts liés au(x) langage(s) utilisé(s), etc.). Cela leur permettrait par la suite de comprendre l'œuvre source et de manifester, d'exprimer, de verbaliser cette compréhension. Les élèves pourraient aussi être préparés avant la visite11 à apprécier une œuvre via des activités les conduisant notamment à recenser des critères d'agrément.
Durant la visite, les élèves pourraient garder trace de leur compréhension et de leur interprétation des installations ainsi que de leurs impressions et ressentis au moyen d'un carnet de visite fourni par l'enseignant. Ce carnet pourrait guider l'approche et la compréhension des œuvres via des questions ou des consignes plus ou moins créatives12 : il serait par exemple utile de faire prendre conscience aux élèves que leur corps, leur positionnement dans l'espace constitue un élément essentiel pour aborder les installations de Kwade (jeu de miroirs, etc.). Le carnet de visite les amènerait également à exprimer leur ressenti face à l'une ou l'autre des installations, à sélectionner celle qui leur plait le plus et, éventuellement, celle qui leur plait le moins, à écrire quelques mots pour expliquer et développer ce ressenti. Ils pourraient aussi être invités à formuler leurs impressions à chaud, face à l'œuvre, puis, dans un second temps, après avoir pris connaissance d'un texte ou d'un document accompagnant et expliquant cette dernière. Il serait intéressant de voir si l'appréciation a évolué grâce aux explications sur l'œuvre.
Si l'exposition est envisagée en tant qu'œuvre source, des questions spécifiques pourraient amener l'élève à décrire la scénographie et à se positionner par rapport aux choix de présentation des installations et d'organisation dans l'espace (parcours du visiteur, ordre d'apparition, cartels explicatifs, etc.).
Comparer les expériences et les choix
De retour en classe, il serait intéressant d'échanger autour des impressions. Les élèves pourraient ainsi constater que leurs gouts peuvent différer de ceux de leurs pairs et qu'une même œuvre peut être appréciée pour des raisons différentes. La liste des critères d'agrément ou de désagrément pourrait être complétée au départ de l'expérience muséale vécue.
Planifier et rédiger ou relater oralement le récit de rencontre
Le récit d'expérience d'une rencontre avec une œuvre culturelle peut être considéré comme un genre textuel (écrit ou oral) à part entière. Il conviendrait donc, comme pour n'importe quel genre, d'outiller les élèves quant à ses caractéristiques (ses invariants) et aux savoirs langagiers qu'il mobilise. Pour ce faire, il serait utile de montrer des modèles et de les analyser de manière à faire émerger les caractéristiques de manière inductive.
Ces caractéristiques seraient ensuite travaillées par des activités spécifiques portant sur la situation de communication, le contenu du récit de rencontre, sa structure et les différentes parties qui le composent habituellement (partie informative, partie descriptive et jugement de gout) ainsi que sur des savoirs langagiers spécifiques tels que, par exemple, des formulations exprimant une appréciation (lexique et syntaxe), etc.
Conclusion
Pour conclure, la visite de l'exposition Dusty Die d'Alicja Kwade constitue une véritable expérience culturelle et sensorielle. Sa forme immersive confie un rôle actif aux visiteurs, qui se trouvent dès lors obligés de prendre le temps d'observer les œuvres via différents points de vue. Pour ces raisons, Dusty Die est une porte d'entrée intéressante pour faire découvrir l'art contemporain et plus précisément le concept d'installation aux élèves et les amener à apprécier les œuvres ou du moins à exprimer leur ressenti face à celles-ci au travers d'un récit de rencontre.
Anne-Catherine Werner
1. https://www.mleuven.be/en L'entrée est gratuite pour les enseignants.
2. Extrait du dossier qui accompagne l'exposition, p. 3.
3. Voir https://www.peca.be/le-peca-ce... pour de plus amples informations sur ce parcours.
4. Voir la page 59 du référentiel d'EPC : http://www.enseignement.be/pub...
5. Voir le dossier qui accompagne l'exposition, pp. 18-19.
6. Voir le dossier qui accompagne l'exposition, pp. 12-13.
7. https://www.mleuven.be/fr/enco...
8. Dans son ouvrage Activités de production et de compréhension orales paru en 2011 aux éditions Chenelière éducation, Lizanne Lafontaine propose des pistes concrètes pour apprendre aux élèves à réaliser un audioguide (pp. 63-92).
9. Trop souvent, on demande aux élèves de réaliser le récit d'expérience de rencontre avec une œuvre culturelle introduite de manière factice et scolaire en classe par l'enseignant, les privant ainsi d'une part importante de l'expérience en elle-même.
10. FESec (2014). Programme Français 2e et 3e degrés, Humanités professionnelles et techniques (D/2014/7362/3/19), p. 79.
11. Tout dépend de la planification de la séquence et du moment auquel intervient la visite.
12. Plusieurs ressources peuvent être mobilisées pour créer ce carnet. Pour n'en citer qu'une, la brochure Regarder une œuvre d'art ? un jeu d'enfant ! conçue par le Musée universitaire de Louvain propose différentes pistes pour développer le « regard description », le « regard interprétation » et le « regard personnalisation ». Cette brochure peut être commandée en version papier ou téléchargée gratuitement via le lien suivant : https://museel.be/fr/regarder-...
