Lire du théâtre pour ados

On peine parfois à trouver des textes de théâtre de qualité adaptés à des adolescents de 12 à 15 ans... alors qu'un éditeur belge a fait de la publication de tels textes l'une de ses préoccupations majeures.

Une visite à la foire du Livre

Pourquoi se rendre à la Foire du livre quand on a quelques bonnes librairies dans notre belle ville de Liège (quoique un peu trouée ces derniers temps) ?

Plusieurs raisons à cela : d’abord, pour le plaisir de tester le matériel roulant de la SNCB. Confortable, silencieux, relativement propre : était-ce la raison de ce taux d’occupation étonnamment haut pour un weekend ? L’accessibilité de Tour et Taxis, lieu où s’est tenue la foire, constituait un argument supplémentaire en faveur d’une visite : un peu plus d’un kilomètre à pied à compter de la gare du Nord, ça éveille l’esprit sans user les jambes.

Car des jambes, il en faut pour arpenter les allées de la foire (surtout quand on n’a pas de but précis et que l’on s’est donné pour seul objectif de flâner avec curiosité deux bonnes heures) : les salles sont vastes et les mini-stands innombrables. Mini-stands que les curieux privilégieront aux grands espaces, noirs de monde, loués et occupés par les grandes maisons d’édition : si l’on s’est déplacé jusqu’à la capitale, c’est pour dénicher l’objet rare, pas le bouquin qui se vend tout seul qu’on trouvera partout ailleurs.

Avant d’aborder l’objet rare que l’on a trouvé sans trop de mal, petit coup de pub partial pour l’espace dédié à l’édition francophone suisse : l’accueil y est chaleureux, instructif, avec en sus quelques découvertes d’auteurs rares et originaux (citons simplement le Suisse d’origine tchèque André Ourednik et le Soviétique expatrié car trop caustique Sergueï Davlatov).

Mais venons-en à la trouvaille du jour.

Le théâtre en classe

Depuis quelques années, je suis à la recherche de pièces de théâtre courtes, accessibles à des adolescents et exploitables en classe. Le théâtre est en effet un genre idéal pour travailler essentiellement deux compétences.

Parler, bien sûr ! Un texte de théâtre, ça se lit à voit haute ou se déclame de mémoire (une gageüre !). Et pour que le texte vive, il faut y mettre du sien, sortir de sa zone de confort en actionnant plusieurs paramètres : le volume, pour être facilement entendu, le rythme, pour dévoiler, à la cadence appropriée, le sens et souligner les moments forts du texte, les accents d’insistance, pour appuyer les émotions, l’intonation, pour contribuer à la construction du sens, l’articulation, pour être compris sans devoir crier, et toute la panoplie du non-verbal : les expressions du visage, les gestes, la posture, les déplacements, pour donner au texte les apparences de la vie...

Lire : ce qui caractérise le théâtre court, c’est qu’il brasse des thématiques diverses autour d’une narration limitée à un évènement central. Si l’identification de cet évènement central constitue déjà une petite difficulté, que dire de la nécessaire interprétation qui consiste à accéder à ce que la pièce veut dire du monde dans lequel on vit. Tout ce travail de construction du sens global et du message du texte s’effectue au départ de dialogues et donc de répliques qu’il faut mettre en lien pour leur donner un sens. Bien que la situation initiale d'une œuvre théâtrale soit souvent résumée par quelque déclaration introductive, on n'a d’autres choix que d’inférer à partir des propos des personnages l’action principale de l’œuvre, son développement et ses enseignements. L’exercice est idéal pour des élèves qui éprouvent souvent des difficultés à cerner le sens d’un livre dans sa globalité et à en extraire un message en lien avec le monde.

Enfin, la mise en voix au théâtre est un des sept genres à travailler en priorité en 3e secondaire d’après le Référentiel de français et langues anciennes dont une version provisoire a été publiée par la Fédération Wallonie-Bruxelles. (Reconnaissons à ce référentiel une précision de bon aloi concernant la distribution des genres à aborder sur les 12 années du tronc commun.) Et le théâtre constitue un support de choix pour travailler les savoirs, savoir-faire et compétences prescrits par le Référentiel d’éducation culturelle et artistique (ECA) pour ce qui concerne l’expression française et corporelle.

Trouver des textes de théâtre adaptés

Internet n’est pas avare en ressources de qualités : le réseau français Canopé (réseau de formation des enseignants) propose de nombreuses ressources à ses adhérents sous l’onglet « Théâtre en acte » ; le site canadien Dramaction propose de courtes pièces pour les adolescents de 12 à 16 ans ; enfin, en Belgique, le Service général de la création artistique, à travers son programme « Théâtre à l'école », soutient la diffusion, dans le cadre scolaire, de spectacles de théâtre destinés à un public scolaire et l’ASBL bruxelloise « Pierre de lune »  tient un site pourvu de nombreuses propositions de spectacles, propositions d’animations et ressources pédagogiques2.

https://www.reseau-canope.fr


À la foire du livre, donc, mes pas hasardeux m’ont entrainé devant un modeste étal de livres contenant des pièces de théâtres destinées aux jeunes ! Modeste en taille mais abondamment fourni. S’y trouvaient notamment les 16 volumes de la collection « La scène aux ados »1. Et cette découverte justifia d’un coup, s’il en était besoin, ma sortie à Bruxelles.

Les éditions belges Lansman3, créées en 1989,  se sont spécialisées dans la publication de textes de théâtre contemporains. Elles ont notamment mis l’accent sur la publication de textes de qualité destinés à être portés à la scène par des jeunes, enfants ou adolescents. Les ouvrages de la série « La scène aux ados » témoignent magnifiquement de cet effort, éditant des textes sélectionnés par l'association Promotion théâtre.


Tous les deux ans, l’association Promotion théâtre invite les auteurs de textes dramatiques à écrire une pièce jouable en une demi-heure par un minimum de 12 jeunes à partir de 12 ans… Pour le volume 14 de la collection, les éditeurs ont reçu 79 propositions de textes, parmi lesquels 12 ont été retenus par un jury de professionnels de l’éducation ou du théâtre.


Les seize volumes de La scène aux ados regroupent 90 pièces originales jouables en 30 minutes (ou plus selon les options de mise en scène) notamment par des groupes d'adolescents et de jeunes adultes. Ils favorisent aussi le plaisir de lire le théâtre à l'école... et ailleurs. Certains textes (convenant à tous les comédiens et publics) ont par ailleurs fait l'objet de créations par des compagnies tant amateures que professionnelles. 

Source : http://www.lansman.be/editions...

La piste cachée

Présentons l’un de ces textes, La piste cachée, de la Parisienne Martine Legrand, auteure d’une trentaine de pièces…


La piste cachée compte une douzaine de personnages, mais pour les besoins du groupe d’élèves, certains rôles peuvent être féminisés ou masculinisés et plusieurs rôles peuvent être joués par une même personne.

La pièce répond au stéréotype de la bande d’ados livrés à eux-mêmes, coupés du monde des adultes :

« La voix de Samuel : Suivez-moi ! Au bout du chemin, j’ai découvert un lieu inconnu, un antre, un refuge où fuguer entre nous. Vous vous cherchez, on vous cherche, personne, là, ne viendra vous trouver. Une expérience à vivre, une routine à fuir… (A la cantonade) Vous me suivez ? »

Il y aurait déjà plusieurs commentaires à émettre sur cet incipit : le sens global est annoncé d’emblée, et s’avère familier d’un point de vue thématique, on peut donc concentrer notre attention sur le jeu, les personnages, les messages exprimés… ; les mots ne sont pas innocents : « Vous vous cherchez, on vous cherche… » On peut interroger leur polysémie ; « une routine à fuir » : quelle routine ? Pourquoi la fuir ? « Un antre » : le texte n’est pas simpliste, il fournira des occasions d’enrichir son vocabulaire. Mais poursuivons la présentation du texte :

Au bout d’un boyau étroit et lugubre, les ados débouchent dans une salle immense.

Naïma : Bouche bée, nous sommes. Souffle coupé.
Ondine : Un vrai lac… sous terre…
Naïma : Et des murs hauts comme une cathédrale…
Garance : Je ne pensais pas qu’un endroit pareil pouvait exister, à côté de chez nous. Pas googelisé, ni rien.
Momo : Vous captez ce silence ?
Garance : Des décibels en négatifs qui t’obligent à chuchoter…
Naïma : On ne sait plus du tout où on est…
Momo : Ni quand…
Ondine : Il doit se faire 4 heures, j’ai faim.
Garance : Que c’est beau ! Il y a des peintures dans cette grotte ?
Samuel : Non, mais le site est, quelque part, encore plus exceptionnel que tout le paléolithique… du jamais vu par personne, sauf nous ! nous qui sommes enfin seuls, les amis ! sans dieu ni maître, sans père, mère, ni adultes… vous réalisez ? vous réalisez ? cette plongée souterraine ne valait-elle pas le détour, hein ? Répondez ! 


Pour les ados actuels, un lac, symbole de pureté, de renaissance, c’est tout un programme… Mais cette belle étendue disparaitra bientôt de leurs préoccupations : un éboulement soudain obstrue l’entrée de la grotte, qui en est aussi l’unique sortie.

À la faveur de cette situation de crise se révèlent alors, vues par le prisme de leur regard, nos petites déviances de parents :

Ondine : J’imagine ma mère comme si je la voyais, en talons aiguilles dans les éboulis, là-haut. Elle papillonne, picore encore quelques infos, repart, sourires, clins d’œil. Picore encore. J’ai faim.
[…]
Samuel : Et la mienne [doit être] au bord de l’apoplexie : elle s’inquiète depuis le jour où je suis né.
[…]
Naïma : Quant à mon père, il n’aura pas réalisé, ne réalise, ne réalisera pas qu’il manque quelque chose à la maison. 

 

Se révèlent également leurs espoirs, une fois qu’ils seront sortis du trou :

Momo : Mon plus grand bonheur… Si je ne termine pas en petit tas d’os… Mon plus grand bonheur, ce sera de faire des sciences. Ou de la philo. Apprendre le chinois, comprendre, travailler à comprendre.
Ondine : Et toi, Garance ?
Garance : Revoir les grands arbres qui bougent dans le vent… et…
Ondine : Et ? 


Je n’en dirai pas davantage, au risque de dévoiler l’intégralité de cette pièce de 22 pages à peine, mais vous l’avez compris : les dialogues sont incisifs, se prêtent facilement à la dramatisation, permettent avec les élèves des discussions sur des thématiques qui les touchent de près (en suscitant des réflexions sur ce qui compte vraiment dans la vie) et, cerise sur le gâteau, autorisent des glissades occasionnelles vers d’autres œuvres qu’en d’autres temps on aurait ignorées… En effet :

Samuel : Arrêtez ! Je vous dis que l’espoir luit quelque part. 

Peut-être a-t-il lu en classe le magnifique sonnet de Paul Verlaine qui commence par ces mots « L’espoir luit comme un brin de paille dans l’étable » ?

Le voici :

L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou ?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table ?

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-là. Puis dors après. Allons, tu vois je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.
Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors ! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah! quand refleuriront les roses de septembre !

Paul VERLAINE (1881)


Si la littérature de jeunesse, le théâtre destiné à de jeunes publics ici, fournit l’occasion de lire de grands textes du patrimoine littéraire francophone (ou autre), il faut, me semble-t-il, franchir le pas sans hésiter et confronter l’élève à ce qu’il aura peu de chance de découvrir au fil de son quotidien. Ainsi se formeront progressivement, dans l'esprit du jeune lecteur, des connaissances littéraires qui, convoquées par des indices présents dans les œuvres qu'il lira, enrichiront ses lectures particulières d'images, d'émotions ou de motifs thématiques déjà rencontrés et mémorisés.

D'autres pièces du recueil contiennent d'ailleurs de telles traces d'intertextualité, comme La vie sous l’eau, où il est notamment question d’une prof de français qui fait répéter Les Fourberies de Scapin (Molière, 1671). Cette pièce, construite autour d’une adolescente qui ne veut pas quitter sa douche où elle se sent protégée du regard des autres, brasse également plusieurs thématiques qu’il sera possible d’approfondir avec la classe : les vidéos « volées » diffusées sur le net, l’ennui à l’école et le sens des apprentissages, les parents préoccupés d’eux-mêmes, la mainmise de la technologie sur nos relations... et la domination des harceleurs que des apprentis Scapin s'emploieront à faire vaciller.

En somme, du théâtre accessible pour réfléchir aux caractéristiques de ce genre, expérimenter le jeu, réfléchir sur la vie et se constituer une culture littéraire.



Pierre-Yves Duchâteau


1. La scène aux ados. Lansmann éditeur, Carnières-Morlanwez, 2013. Les pièces présentées dans cet article font partie du 10e opus de la collection.

2. Pour plus d'informations, consultez les sites suivants :
https://www.reseau-canope.fr
https://www.dramaction.qc.ca
http://www.creationartistique.cfwb.be
https://www.pierredelune.be

3. http://www.lansman.be/editions

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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