Café joli Livre : un endroit et des projets autour du livre et de l’album

Louise et Noémie nous présentent leur jeune asbl, centrée sur l'accès aux livres et le développement de la lecture plaisir.


Depuis plusieurs années, l’album a le vent en poupe. La production est florissante et touche un public de plus en plus large, les pépites se multiplient dans les rayonnages des librairies et certains lieux dédiés à ce type d’ouvrages ouvrent leurs portes. 

À Liège, on peut dire que l’on est bien servi. Il n’est sans doute plus nécessaire de présenter les A.T.I. (Ateliers du texte et de l’image)1, mine d’or et fonds sans fond en matière d’albums et de littérature jeunesse, ni la chaleureuse librairie La Grande Ourse2, située dans le quartier Saint-Léonard, où l’on trouve des albums originaux et de qualité ainsi que des conseils personnalisés. 

Il existe, en Outremeuse, à deux pas de l’église Saint-Pholien, un endroit hybride assez unique qui gagne à être connu : Café joli Livre. Comme son nom l’indique, Café joli Livre3, c’est un café, dans lequel on peut prendre un lunch (quiche, salade, soupe, etc.), un dessert réconfortant ou une boisson, installé entre des étagères remplies de livres ; mais c’est aussi une asbl qui centre ses actions sur l’objet-livre et la lecture.


Louise et Noémie, fondatrices de Café joli Livre, répondent à nos questions en vue de présenter leurs projets, susceptibles d’intéresser les lecteurs, mais également les enseignants. 


Comment est né Café joli Livre ? Quel était votre projet initial ? 

Louise : Le point de départ, c'est sans doute l'étude sociologique de Bernard Lahire, Enfances de classe, publiée en 20194. Lahire parle du déterminisme social auquel sont confrontés les enfants et pointe le rapport au livre comme le révélateur des inégalités. Selon cette étude, un enfant qui n'aurait pas eu l'occasion d'approcher les livres avant ses cinq ans voit toute une série de portes se fermer à lui. 

L'enquête a été menée entre 2014 et 2018 par un collectif de 17 chercheurs auprès de 35 enfants âgés de 5 à 6 ans et issus de différentes classes sociales. Les résultats mettent en évidence que « les enfants vivent au même moment dans la même société, mais pas dans le même monde. » En ce qui concerne le rapport au livre, certains, les plus favorisés, souvent mis en contact avec les livres et habitués à jouer avec le langage, développent de réelles compétences de compréhension, tandis que les moins favorisés n'ont pas de livre chez eux, possèdent des compétences d'interprétation peu développées et n'ont dès lors pas de réelle appétence pour la lecture. 

Les résultats de l'étude nous ont interpellées et chamboulées, car dans notre milieu, on lit (on a vu nos parents lire, nous lisons nous-mêmes des romans, l'histoire du soir racontée aux enfants est un rituel important, etc.), mais on a pris conscience que cela n'était pas une réalité partagée. Par ailleurs, on ne se retrouvait plus l'une et l'autre dans nos boulots respectifs... On avait envie de changement.  

Après avoir beaucoup réfléchi, on a décidé de créer un café littéraire, un endroit où on se sentirait bien, où le livre ne serait pas présenté comme un objet intellectuel, poussiéreux, snob ou rébarbatif, un endroit qui raviverait peut-être le gout de la lecture. Les gens y viendraient sans doute d'abord pour boire un verre, et puis, par la force des choses, grâce aux livres feuilletables et consultables sur place, ils pourraient découvrir ou redécouvrir le plaisir de lire. L'idée était que les bénéfices engrangés par l'horeca puissent faire vivre l'asbl. 

Noémie : Oui, c'est cela : notre objectif principal est d'associer la lecture au plaisir. 



À quel public vous adressez-vous ? 

Louise : Nous avons en réalité deux publics : celui qui fréquente le café, qui est un public déjà bien conscient de l'importance de la lecture ; et le public-cible de l'asbl, un public plus défavorisé que nous cherchons à toucher par nos animations autour du livre. C'est pour atteindre ce public que nous collaborons avec des structures extérieures et des écoles. 

Noémie : Nous n'avons pas choisi le quartier d'Outremeuse par hasard. Notre volonté est d'aboutir à une mixité sociale et culturelle, mais celle-ci est excessivement difficile à atteindre... Nos deux publics ne se côtoient pas vraiment. Enfin, la mixité arrive progressivement. 

Louise : Le mercredi après-midi, nous proposons des lectures contées, c'est ouvert à tout le monde. Nous avons initié un partenariat avec l'école de devoirs de la place, et toutes les deux semaines il y a six ou sept enfants (entre 6 et 8 ans) de cette école de devoirs qui viennent participer aux lectures avec les autres enfants qui, eux, viennent la plupart du temps avec leurs parents, généralement habitués à leur lire des histoires. 


Noémie : Cette mixité est très riche, mais elle révèle également les inégalités. Les enfants de l'école de devoirs de Saint-Léonard sont peu habitués à la lecture. On constate notamment des différences par rapport aux autres enfants au niveau de l'attention ou de l'intérêt pour le livre de manière générale. La dernière fois, lorsque j'ai présenté les albums aux enfants en leur disant qu'on allait en choisir trois, une petite fille m'a répondu : « Non, un seul livre ! Ce sera bien suffisant. » Et puis, au fur et à mesure de la lecture, j'ai vu qu'ils étaient tous captivés, même elle. Il faut pouvoir composer avec la résistance de certains. Ce n'est pas toujours facile, mais on est très heureuses que notre audience ne soit pas lisse.

Puisque notre objectif est d'associer la lecture au plaisir, on a pris le parti de ne forcer aucun enfant à nous écouter, pour éviter de les braquer. Si un enfant ne souhaite pas écouter l'histoire, il est libre de ne pas le faire. Tant qu'il respecte et ne dérange pas les autres, nous le laissons faire ce qu'il veut : bouger, faire un tour dans la classe, manipuler d'autres livres, revenir en cours de lecture, etc. Notre façon de faire ne correspond pas forcément aux habitudes scolaires des élèves. Certains instituteurs mettent un point d'honneur à ce que les enfants écoutent en silence, sans bouger... Nous pas. Cela est facilité par le fait que nous sommes extérieures à l'école. 


Quels types de livres et d’albums trouve-t-on chez vous ? 

Noémie : Au départ, nous voulions proposer une offre très large. Puis, nous avons fait des sélections pour ne proposer que des livres de qualité, tant sur le plan littéraire que sur le plan graphique. Nous avons suivi quelques formations avec Isabelle Schoenmackers de l'asbl Boucle d'or5, qui insiste pour qu'on propose « la crème de la crème » aux enfants qui rencontrent peu les livres. Exit les bouquins trop genrés, trop stéréotypés, où l'intrigue est lisse, où il n'y a pas de contraste entre les illustrations et le texte...

Nous nous sommes recentrées sur les albums qualitatifs et avons sélectionné quelques maisons d'édition intéressantes, comme L'école des loisirs, Actes Sud Jeunesse ou Maison Eliza, une jeune maison d'édition française indépendante que l'on admire beaucoup. Pour cinq livres achetés, Maison Eliza donne un livre à un enfant qui n'a pas accès à la lecture.

Nous proposons aussi la collection Médium de L'école des loisirs et d'autres romans ainsi que des bandes dessinées pour les enfants plus âgés et les adolescents.



Avez-vous des pépites à conseiller ? 

  • En littérature jeunesse : 

Noémie : Oh oui, plein ! Chez Maison Eliza justement, Bonjour le monde6 est un album magnifique ! Accessible dès trois ans, il montre un acte de bienveillance qui se répercute d'un personnage à l'autre et propose plusieurs niveaux de lecture. C'est d'ailleurs grâce à cet album que nous avons découvert cette maison d'édition. 

Personnellement, j'aime beaucoup aussi Ma vallée de Claude Ponti (L'école des loisirs, 1998) et, parmi les albums plus récents, Dagobert d'Anne Herbauts (Casterman, 2022) qui raconte l'histoire d'un roi chauve-souris que ses sujets pensent malheureux à cause de son sourire qui est à l'envers. Il est chouette et apprend aux enfants qu'il existe plusieurs points de vue. 



Louise : J'aime beaucoup l'album Big Bang Pop ! de Claire Cantais (L'atelier du poisson soluble, 2018)7 qui répond à la question « D'où vient-on ? » en mettant en parallèle l'apparition de la vie sur Terre et la naissance d'un enfant. C’est mon arbre d'Olivier Tallec (Pastel, 2019) est très chouette aussi car il questionne les enfants sur un sujet de société, la propriété et le partage. Après la lecture de cet album, les échanges sont riches. 



Noémie : Un autre livre qu'on aime bien présenter aux enfants, c'est Fred s’habille de Peter Brown (L'école des loisirs, 2022). C'est un album qui traite de la question du genre. Fred s'ennuie et décide d'essayer les vêtements de son papa. Il les trouve tristes et peu colorés, contrairement à ceux de sa maman qu'il se met à enfiler. Lorsque ses parents rentrent, ils ne semblent pas trouver cela problématique, l'expression de leurs visages sur la double page montre que ce n'est pas grave. Lorsqu'on lit cet album aux enfants de la place, on voit parfois des mines horrifiées... « Il va se faire gronder ! »... alors que pas du tout ! C'est l'occasion de déconstruire des stéréotypes déjà bien ancrés. 

Louise : Grâce aux formations qu'on a suivies, je me suis rendu compte que les imagiers et les albums sans texte sont des livres très riches. Les démarches de lecture sont différentes et les interactions avec les enfants autour des images sont très intéressantes. Nous utilisons, par exemple, Dans le jardin d'Irène Penazzi (Maison Eliza, 2018) qui permet aux enfants de découvrir le jardin au fil des saisons et la manière dont les personnages l'utilisent. 

 


  • En littérature 

Noémie : J'ai terminé récemment le roman de Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, qui a été traduit en français en 2013. Je le trouve incroyablement bien écrit et j'ai beaucoup aimé l'histoire qui tourne autour d'une famille de bucherons. Actuellement, je lis La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, publié en 2021 aux éditions Philippe Rey et Jimsaan. Ce livre a obtenu le prix Goncourt en 2021. C'est mon premier roman d'un auteur africain, mais certainement pas le dernier. 

Louise : J'ai lu d'une traite L’événement d'Annie Ernaux (Gallimard, 2000) suite à un atelier qu'on avait mis en place avec La Ligue des familles sur la parentalité. C'est un récit autobiographique très poignant qui pose question et émeut. C'est interpellant de voir à quel point le sujet de l'avortement, pourtant légalisé, reste tabou dans notre société. 

Un autre livre que j'ai beaucoup apprécié est Matins clairs de Pedro Correa (L'Iconoclaste, 2020). Ce récit est un peu à l'origine de ma réorientation professionnelle. Il interroge sur la réussite professionnelle et l'excellence et remet le bonheur au centre des préoccupations. 


Quels projets mettez-vous en place pour les particuliers et pour les groupes scolaires ? 

Louise : Le premier projet que nous avons mis en place est les lectures contées pour enfants dans le café ou dans les écoles, dont nous avons déjà parlé. On préfère que les enfants viennent jusqu'à nous pour qu'ils découvrent un autre univers que celui de la classe, mais, lorsque les écoles ne savent pas se déplacer, nous allons jusqu'à elles. La pièce à l'arrière du café est dédiée à ces moments de partage. Accueillir les enfants dans un lieu confortable et chaleureux aide à casser l'image rébarbative qu'ils se font parfois du livre. De nombreuses études montrent que certains enfants ne connaissent le livre qu'à travers l'obligation scolaire. 

Noémie : On le sait, l'apprentissage de la lecture peut être assez ardu. Si l'enfant a été familiarisé avec les livres bien avant cela, cet apprentissage est moins difficile, le plaisir précède la douleur de l'apprentissage et favorise la motivation des enfants.



Louise : C'est le plaisir de lire et d'écouter qui est au centre de nos lectures contées. Lors des séances, nous ne cherchons donc pas à délivrer un message pédagogique à tout prix, ni à vérifier la compréhension fine de l'album. Chaque enfant prend ce qu'il a envie de prendre au moment de la lecture. La structure des séances organisées le mercredi après-midi (14h30) au café est assez simple : nous présentons la sélection d'albums du jour aux enfants en fonction de leur âge, nous lisons chaque album à voix haute en montrant les images aux enfants et interagissons avec eux pendant la lecture, mais surtout après pour leur permettre d'échanger leurs ressentis et les aider à développer leur sens critique lorsque l'album s'y prête.

Noémie : Pour le moment, nous travaillons essentiellement avec les enfants, mais nous développons aussi des projets qui incluent les parents. Par exemple, nous collaborons avec Le Monde des Possibles8 (une asbl située de l'autre côté du pont qui propose notamment des cours de FLE) pour mettre sur pied des animations pour les parents et les enfants.

Nous avons aussi déjà collaboré avec Caritas. Deux animatrices de Caritas sont venues au café avec des enfants et leurs mamans non francophones. Pendant que nous proposions une animation aux enfants, les mamans ont pu prendre du temps pour elles, partager un café et avoir des contacts sociaux, ce qu'elles font rarement, car elles sont la plupart du temps isolées dans leur appartement. Ce genre de projets nous motive. 

Louise : Le café abrite aussi actuellement un atelier d’écriture pour les adultes. Il s'agit d'un cycle de trois séances animées en soirée par Alexandra Prijot. Et puis, le projet Des bouquins et des parents, mené avec La Ligue des familles autour de la parentalité, permet à des parents de se retrouver et d'échanger à propos de différentes questions au départ d'une lecture en arpentage9. Chacun lit une partie du texte (roman ou essai), on dégage l'idée globale, on partage les ressentis et on échange sur le sujet.  



Un autre projet qui est en train de se mettre en place avec le Groupe d'ingénierie John Cockerill et auquel nous tenons beaucoup est le Vélo biblio. L'idée est d'aller à la rencontre d'un public éloigné du livre, dans des quartiers défavorisés ou peu tournés vers la culture, et de rendre les livres accessibles pour lui. C'est un défi à la fois culturel et technologique : le vélo électrique, totalement autonome en énergie grâce à des panneaux photovoltaïques placés sur la remorque, serait conduit par des bénévoles issus des maisons de quartiers ou des maisons intergénérationnelles lors de tournées annoncées. Ce serait à la fois une bibliothèque ambulante et des rendez-vous lectures réguliers dans les quartiers. On espère que le vélo sera prêt pour l'automne prochain. 

Les idées ne manquent pas. Lorsqu'un projet se présente ou qu'une idée émerge, on essaie de voir s'il n'y a pas un appel à projet auquel nous pourrions répondre pour obtenir des subsides, seules ou avec un partenaire. On se rend bien compte qu'il est essentiel que nous nous inscrivions dans le tissu associatif liégeois et qu'on dresse des ponts entre ce qui existe déjà. Actuellement, nous souhaitons soumettre un projet avec Infor Famille10, un planning familial du centre-ville, qui aurait pour objectif de créer des sessions de lecture à voix haute qui seraient diffusées sous forme de podcasts.

Quelle collaboration envisagez-vous avec les écoles et les enseignants, dans le cadre du PECA notamment ? 

Louise : Nous réalisons les animations dans les écoles primaires à la carte11, en fonction des demandes et des envies. Le noyau pour nous est la lecture à voix haute, mais les thématiques peuvent varier (migration, dérèglement climatique, questions de genre, etc.) tout comme les exploitations. On pourrait par exemple aborder la thématique du réchauffement climatique au départ d'un ou plusieurs album(s) et aboutir à la création d'une fresque du climat avec les enfants. L'idée est en tout cas d'amorcer le sujet par une lecture. Ce que l'on fait aussi souvent en tout début de séance, c'est un recueil des représentations des enfants sur le sujet à l'aide de différents outils.

Nous n'avons pas encore collaboré avec des écoles secondaires, mais nous sommes ouvertes aux propositions qui nous permettraient de construire quelque chose pour les ados. Nous pourrions, par exemple, accompagner un travail de lecture à voix haute qui donnerait lieu à des lectures par les élèves dans une crèche ou une maison de repos, ou à la création d'un podcast.


N'hésitez pas à pousser la porte de Café joli Livre pour découvrir ce lieu chaleureux et inspirant et faire la connaissance de Louise et Noémie, deux amoureuses des livres, passionnées et dynamiques ! 


Anne-Catherine Werner


1.http://www.lesati.be  – Ilot Saint-Georges, En Féronstrée, 86.

2.https://lagrandeourseliege.be  – Rue Maghin, 95. 

3. https://cafejolilivre.be – Place Saint-Pholien, 14.

4. Lahire Bernard (dir.) (2019). Enfances de classe. De l'inégalité parmi les enfants, Paris : Seuil. 

5. https://www.boucledorasbl.com

6. Sabbagh Clémence et Grappe Margaux (2019). Bonjour le monde. Paris : Maison Eliza. Pour avoir un aperçu de cet album : https://maisoneliza.com/boutiq...

7. Pour feuilleter l'album : https://www.poissonsoluble.com...

8. https://www.possibles.org

9. Pour en savoir plus au sujet de cette technique de lecture, consultez l'article suivant : https://dupala.be/article.php?...

10. https://inforfamille.be

11. Pour prendre contact avec Noémie et Louise, il suffit d'envoyer un mail à info@cafejolilivre.be ou de pousser la porte de leur café. 

Auteur

Anne-Catherine Werner

Maitre-assistante en français, didactique du français, assistante de formation en didactique du français langue première (ULiège). Intérêt particulier pour la lecture, l'écriture, la langue française, le cinéma, le théâtre, la photographie et les arts plastiques.

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