Album (35) : « La longue marche des dindes » de Léonie Bischoff

Lauréate du festival Angoulême 2023, cette BD de l'illustratrice suisse Léonie Bischoff, remporte le prix jeunesse. L'occasion rêvée de se plonger dans cette adaptation graphique d'un roman de littérature jeunesse.



Informations bibliographiques

Autrice : Kathleen Karr
Illustratrice : Léonie Bischoff
Editeur : Rue de Sèvres
Format : 145 pages
Année d'édition : 2022


Le mot de l'éditeur

Missouri, été 1860. Après avoir quadruplé son CE1 à 15 ans, Simon diplômé d'office par Miss Rogers se voit refuser l'entrée en CE2 et doit gentiment déployer ses ailes. Aussi, le soir même de cette mauvaise nouvelle, lorsqu'il apprend que les dindes sur pattes valent 20 fois plus à Denver que chez lui, il décide d'acquérir 1000 têtes pour les convoyer sur 1000 kilomètres et prouver ainsi qu'il a le sens des affaires. Il recrute pour l'escorter une équipe improbable avec laquelle il va devoir traverser le désert, affronter les rocheuses et négocier avec les Indiens ! Ces derniers accepteront-ils de laisser passer cette étrange caravane qui doit atteindre Denver pour y faire fortune ?

Le magnifique roman de Kathleen Karr adapté par l'autrice du brillant Anaïs Nin : sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff, qui signe son premier titre jeunesse.

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PRÉSENTATION DE L'ALBUM


TEXTE

L'album est une adaptation du roman de littérature jeunesse de Kathleen Karr, publié en 1999 à L'école des loisirs. Léonie Bischoff1 explique qu'elle est volontairement restée proche du texte initial pour lequel elle a eu un vrai coup de cœur. Il faut dire que ce roman a de quoi séduire... Simon, un jeune garçon peu performant à l'école, se voit encouragé par Miss Rogers (sa maitresse) à « déployer ses ailes », amorçant de ce fait la métaphore avec les nombreuses dindes qu'il sera amené à accompagner jusqu'à Denver. Cette épopée émancipatrice permettra à notre jeune héros de trouver sa voie et de développer une confiance en lui, jusqu'alors inconnue. Au gré des multiples rencontres, ce roman d'aventures et d'apprentissage nous soumet des thématiques éthiques et historiques telles que l'esclavage, le rejet des marginaux, l'exploitation des Amérindiens ou encore l'alcoolisme. Dans les plaines de l'ouest américain, les caractéristiques du western sont détournées au profit de questionnements existentiels vécus par notre jeune héros. Cette quête de plus de 1000 kilomètres l'amène à découvrir des réalités parfois difficiles auxquelles il ne s'attendait pas : des désillusions, des tromperies et même des trahisons. Heureusement, le destin placera sur sa route d'autres rencontres fortuites beaucoup plus enrichissantes, au service de sentiments d'amitié ou encore d'amour, essentiels à sa construction d'adolescent. 

L'illustratrice, engagée dans un collectif luttant contre le sexisme, explique avoir effectué une modification importante par rapport au texte original à propos du personnage de Jo (Josephine dans la BD). Initialement masculin, Léonie Bischoff en a fait une jeune esclave pleine de ressources. Dans le roman de Kathleen Karr, les personnages féminins étaient très caricaturaux et proches des stéréotypes sexistes (par exemple : la gentille et bienveillante maitresse d'école, la marâtre, la sulfureuse trapéziste ou encore la demoiselle en détresse). L'illustratrice a eu à cœur de proposer un personnage féminin fort et d'une importance capitale pour le récit. Jo, déguisée en garçon afin de faciliter sa fuite, s'inscrit donc en héroïne de premier plan, au même titre que Simon et Mr. Peece. Elle participe à l'amorce de questionnements essentiels comme celui de l'égalité fille-garçon ou encore à une interrogation quant à la notion de liberté et de droits. 




IMAGES

Les illustrations de Léonie Bischoff font la part belle aux scènes en extérieur. Sous nos yeux de lecteurs, les paysages et les personnages de l'ouest américain se déploient avec finesse et précision. L'illustratrice s'est inspirée des peintres naturalistes du XIXe siècle pour reproduire ces scènes, souvent en pleine page. Le trait de crayon est clair et précis, avec une volonté de rendre directement accessibles les émotions des personnages. Les couleurs sont chatoyantes, dans des tonalités violettes et largement présentes, ce qui confère une chaleur et une certaine candeur, faussement naïve, assumée à l'œuvre3. Les bords dessinés des images renforcent cette dimension et l'impression d'une douceur, d'une tendresse. 




RELATION TEXTE/IMAGE

Les dialogues du roman sont repris, quasiment à l'identique, dans l'album de bande dessinée, ce qui confère à l'œuvre un rythme soutenu et une construction aisément accessible. Les rencontres et épopées s'enchainent de manière fluide et les multiples protagonistes amènent, lors de chacune de leurs apparitions, une nouvelle réalité à questionner. L'évolution psychologique de Simon se ressent visuellement dans le dessin, dans la manière dont il est représenté. D'enfant timide, solitaire, introverti et un peu simplet, Simon évolue, apprend à se connaitre et grandit en un jeune adulte, sûr de lui, malicieux, plein de ressources et entouré d'amis sur lesquels il peut compter. 

Omniprésent dans la plupart des illustrations, Simon est au centre de l'histoire. La focalisation interne du roman est retranscrite de manière visuelle dans la BD, que ce soit par le biais des espaces de narration où il s'exprime ou par une présence (même partielle) dans la plupart des cases. 

Ce héros permet aux jeunes lecteurs de se sentir totalement impliqués et de vivre, par procuration, à travers la fiction littéraire, une expérience d'émancipation personnelle. La fonction d'attachement affectif (ou d'identification)4 se manifeste pleinement à travers la familiarité du héros qui vit des expériences universelles similaires à celles du lecteur (comme les sentiments d'abandon, de rancœur, de jalousie, d'amour ou encore d'amitié). Dans la littérature jeunesse contemporaine, « les jeunes héros sont là pour dire non aux atteintes, résister, combattre (...) et réussir, si ce n'est à changer le monde, à faire en sorte que leur propre monde devienne vivable pour eux »5. Ce levier du héros agissant, acteur de changements, constitue un véritable déclencheur de sens pour les jeunes lecteurs et facilite l'immersion littéraire et l'engagement dans une lecture participative6


Il faut toujours rester dans l'optique qu'un enfant est une personne qui grandit, qui apprend, qui essaie, qui se développe, qui peut rater. Un héros doit toujours fuir la perfection, et montrer à l'enfant qu'il a droit à l'erreur.
Claude Ponti                                                                                                                                                            

 






Pistes d'exploitation envisagées


1. Comparaison des deux incipits

L’œuvre multimodale (sous la forme d'un roman et d'une BD) nous permet d'exploiter les caractéristiques des deux genres et de sensibiliser les élèves aux compétences requises pour développer une lecture fine spécifique de ces deux supports. 

Il pourrait dès lors être particulièrement intéressant d'analyser les premières pages du roman et de la BD et de soumettre à l'élève un questionnaire exploratoire qui le guide dans l'observation/analyse des deux œuvres. 

ACTIVITÉ:
--> Lisez l'incipit du roman, puis celui de la BD.
--> Répondez ensuite aux questions suivantes : 

1) Comment percevez-vous le protagoniste principal, Sam ? Que pouvez-vous en dire ? Spécifiez les informations issues du roman et celles issues de la BD. 
2) Quelle est la focalisation à l'oeuvre dans le roman ? Justifiez votre réponse. Et dans la BD ? Quel est le choix énonciatif de l'illustratrice ? Comment est-il transcrit ?
3) Quelles différences identifiez-vous entre le roman et la BD ? Proposez une explication pour chacune de ces différences. 
4) Quelles sont les tonalités dominantes dans la BD ? Est-ce cohérent avec l'ambiance du roman ? Justifiez votre réponse. 
5) Observez la première vignette (horizontale) de la page 17 de la BD. Quel passage du roman représente-t-elle ? Quelle différence de traitement l'illustratrice a-t-elle opéré ? Au service de quel effet ?


Incipits-La-longue-marche-des-dindes.pdf





2. Travail sur le stéréotype du western

Par stéréotypes dans le discours filmique, il faut comprendre « des éléments qui se sont figés en entités solides et inchangées, dépourvues de traits particuliers, qui permettent de fournir des représentations schématiques, abstraites et généralisatrices. Ils se trouvent à tous les niveaux du discours filmique : objets, accessoires et décors ; motifs et procédés narratifs ; personnages ; structures narratives ; toutes ces entités pouvant se figer en une forme stéréotypée et se répéter ainsi dans des films ultérieurs »(Starfield, 1993). 

L'objectif de cette activité consiste à sensibiliser et à familiariser les élèves avec quelques-uns de ces motifs récurrents, au travers l'analyse de différents supports sources, afin de pouvoir, à terme, les reconnaitre et les identifier dans l’œuvre cible, La longue marche des dindes


1. Les grands espaces 8

Les montagnes, le désert et les grandes plaines constituent les trois décors traditionnellement présents dans le western, emblématiques du genre. De manière générale, on peut considérer que Monument Valley représente le western classique, la vallée de Tabernas le western spaghetti et, les grandes plaines, le western crépusculaire. Chacun de ces lieux naturels sublimés évoque le personnage du cowboy libre évoluant dans une campagne luxuriante. 

Rappelons qu'historiquement, le genre du western a construit sa mythologie autour d'un évènement historique précis : la conquête de l'Ouest. À partir de 1845 (jusqu'en 1890), la jeune république américaine ne cesse de s'agrandir vers l'ouest, jusqu'aux frontières actuelles avec le Mexique. « Le terme « western » est une qualification géographique (« de l’ouest » des États-Unis) et l'espace sous ses formes les plus diverses est un personnage à part entière, devenu mythique, dépassant par là même la simple notion de topographie. »9

John Ford, La Chevauchée fantastique (1938)


Au-delà de la valeur référentielle (le paysage traditionnel du western qui crée un horizon d'attente pour le lecteur/spectateur), la nature devient un personnage à part entière, insoumis et sauvage. Ce territoire sauvage (wilderness) incarne les territoires non civilisés, originels. Un état de nature (tel que conçu par Rousseau) au sein duquel l'être humain peut renouer avec sa véritable essence. De nombreux peintres naturalistes (tels John Mix Stanley, Fredric Remington, ou encore Charles Schreyvogel, Charles Marion Russell, William Jacob Hays, Thomas Moran et Albert Bierstadt) ont participé à cette représentation idyllique d'un territoire avant la civilisation. 


ACTIVITÉ  1 : 
--> Observez les différentes représentations ci-dessous (issues de ressources variées) et donnez un adjectif différent pour qualifier chacune de ces images. Si besoin, vous pouvez vous aider de la liste fournie à la suite. 

> immense / sublime / sauvage / oppressant / paradisiaque / infernal / cruel /  effrayant / dangereux / rude / désertique / imposant / ...


Paysages-western.pdf


2. Les personnages

De nombreux personnages types se retrouvent dans les westerns. « Les protagonistes sont appelés les « pionniers » : fermiers ou citadins, ils arrivent de la côte Est pour investir un territoire dominé par les Indiens. Le western raconte leur vie quotidienne (le maintien de l’ordre, les querelles, la famille) et les événements historiques de la conquête (la conduite du bétail, les guerres avec les Indiens). Ces pionniers sont stéréotypés à travers une panoplie de personnages mémorables : cow-boys, shérifs, Indiens, hors-la-loi, tenancières de saloon, épouses éplorées et chasseurs de primes. Ils vivent dans un monde éminemment violent, dangereux et masculin, où s’opposent souvent de manière manichéenne, les bons et les méchants. »10

Dans le cas de l'oeuvre, La longue marche des dindes, nous retrouvons non pas le cowboy solitaire, mais l'union de multiples personnages faibles qui se regroupent afin de mener à bien une mission. Contrairement au héros issu du western classique qu'est le cowboy (homme blanc, propre sur lui, libre et droit), nous sommes confrontés, dans cette oeuvre, à une union de circonstance qui oblige des personnages marginaux à s'associer. Il s'agit pour eux de faire groupe, afin de pouvoir affronter les multiples difficultés qui se dressent sur leur chemin. Précisons que ce sont les autres protagonistes du récit qui leur donneront davantage de fil à retordre et non le voyage en lui-même ou les éléments naturels. 

Parmi cette panoplie de personnages adjuvants / opposants, la figure de l'Indien11 (véritable archétype du western) mérite une attention particulière, au vu du traitement qui lui est réservé dans l'oeuvre. 


ACTIVITÉ 2 : 
--> Prenez connaissance de l'extrait du roman et de la planche de la BD ci-dessous. 
a) Comment le personnage de l'Indien est-il représenté ? Prairie-d'Hiver correspond-il au stéréotype classique de l'Indien dans les westerns ? Pourquoi ? 
b) Expliquez cette phrase de Mr. Peece : « L'est effrayant d'voir qu'les Indiens eux-mêmes deviennent civilisés ».


Extraits-Les-Indiens.pdf







3. Le format de l'image, l'échelle des plans 

Les cadrages sélectionnés par Léonie Bischoff font explicitement référence à l'esthétique des westerns spaghettis et au traitement qu'ils réservent au regard. Rappelons que ces westerns font un usage spécifique du regard : les personnages s’affrontent d’abord visuellement, avant de s’affronter par le coup de fusil. 

Afin de sensibiliser les élèves à ces découpages particuliers, il conviendra de leur proposer des oeuvres cultes, des références culturelles classiques à partir desquelles ils pourront induire les motifs esthétiques récurrents. Parmi celles-ci, le film de Sergio Leone, Il était une fois dans l'Ouest (1968), offre un traitement exemplaire de cette spécificité. 


ACTIVITÉ 3 : 
--> Visionnez la bande-annonce du western « Il était une fois dans l'Ouest » et répondez aux questions suivantes:
a) Quelle est la spécificité du format de l'écran ? 
b) Quel est l'effet produit par ce choix ? 
c) Quelle partie du visage est régulièrement mise en avant dans les différents cadrages ? Pourquoi ? 


ACTIVITÉ 4 : 
--> Comparez vos observations précédentes avec cette sélection de planches de BD : 
a) Quel est le format privilégié dans chacune de ces planches ? Pourquoi ? 
b) Retrouvez-vous le motif récurrent du regard ? Si oui, identifiez le personnage qui fait l'objet d'un tel cadrage. Expliquez pourquoi. 


Les-regards-dans-les-planches-de-BD.pdf


Charles Bronson dans Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone





Aurélie Cintori



1. Voir son site internet : https://leoniebischoff.com

2. Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme : https://bdegalite.org

3. Pour plus d'informations, consultez l'interview suivante : Léonie Bischoff en interview pour planetebd.com
https://www.planetebd.com/bd/r...

4. Jouve Vincent (1992), L'Effet-Personnage dans le roman, Paris, PUF, Collection « Écriture » (2e édition : 1998).

5. Van Der Linden Sophie (2023), « D'où vient le besoin de héros ? », Sciences Humaines 354, La lecture et l'enfant, janvier 2023, p. 39.

6. Pour plus d'informations sur les processus identificatoires chez l'apprenti-lecteur, consultez les travaux de Agnès Perrin-Doucey.
Perrin-Doucey Agnès (2019), « Littérature et exercice de la raison », Edwige Chirouter et Nathalie Prince (Eds), Philosophie (avec les enfants) et littérature (de jeunesses). Lumières de la fiction, Editions Raison publique, p. 79.

7. http://www.sercia.net/pdf/Star...

8. Pour plus d'informations, consultez la vidéo suivante : Les clichés sur les western de Allociné


9. Gérard Dastugue, Le paysage du western, entre wilderness et civilisation: étude de trois films de John Ford in (D)ECRIRE LE PAYSAGE, Presses Universitaires de l’Institut Catholique de Toulouse, pp. 189-211, 2020
https://hal.science/hal-029263...

10. Le Western Classique : Les « Hommes de l’Ouest » in https://florilegesjournal.com/...

11. Pour plus d'informations, consultez le texte suivant : Ophélie Wiel, L'archétype de l'Indien dans le western américain in https://www.critikat.com/panor...

Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

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