Passer après La Fontaine

Gudule a écrit quelques contrefables qui pourraient inspirer les élèves…



DÉCOUVERTE DE L'HYPERTEXTE

En 2014, la collection Folio Cadet accueille Après vous, M. de la Fontaine..., un recueil de contrefables signées Gudule1, une écrivaine franco-belge décédée en 2015 et auteure de romans pour la jeunesse.


Cet ouvrage s’adresse étonnamment à des enfants de huit ans et plus. On s’imagine alors que Gudule a rompu avec la langue de La Fontaine, laquelle s’avère à présent « datée », peu accessible aux jeunes élèves en raison d’une syntaxe et d’un vocabulaire marqués par le XVIIe siècle, qu’elle l’a modernisée et rendue lisible par des enfants. Mais il n’en est rien ! Lisez pour vous en convaincre ce joli « art poétique » qui clôture le livre :

En Hiver, les rongeurs élisent domicile
Dans les garde-manger, et c’est manœuvre habile :
Ayant gite et couvert, ils mènent grasse vie,
Entre sommeil et boulimie.
Une souris, n’ayant trouvé pour hiberner ni cave ni cellier,
Fut contrainte à loger dans un lieu moins commode :
Une bibliothèque. Il est parfois de mode
Chez ces animaux-là de manger du papier
Lorsque les aliments viennent à leur manquer.
C’est ce que fit notre commère.
Et tandis que le vent
Mugissait au-dehors de terrible manière
Et que grondait le firmament,
Elle s’emplit la panse.
Les souris sont parfois moins bêtes qu’on ne pense :
Celle-ci absorba de l’érudition
Et s’en trouva fort aise. Elle eut raison :
La lecture enrichit toujours qui s’en nourrit.
La Fontaine comptant parmi ses favoris,
La voilà qui savoure, et mâche, et se régale,
Pensant que nul festin n’égale
Les vers du maitre. Cependant,
En pleine volupté, il lui vient par instant
Un arrière-gout d’amertume.
« Qu’est cela ? se dit-elle, et d’où vient cette écume
Qui sur ma langue se répand ?
Est-ce le fait du temps ? »
D’un soupçon de sucre actuel,
Ma commère épiça cette œuvre impérissable,
Pour en atténuer le fiel.
Cela donna les contrefables.


Le reste des textes est à l’avenant, illisibles par des enfants (au point que c’est à se demander si les éditeurs – ou leurs directeurs de collection – lisent attentivement les textes qu’ils publient), vous le constaterez s’il en est encore besoin plus loin. Si Gudule a « sucré » les fables du grand fabuliste, c’était uniquement, comme elle le dit, pour leur conférer un surcroit d’humanité, nullement pour en rendre l’abord moins exigeant. Et au bout du compte, pour nous adultes, c’est peut-être mieux ainsi. En effet, on redécouvre, sous la plume de l’auteure, le patient façonnage poétique de la langue qui insuffle aux meilleures fables dynamisme, fluidité et efficacité narrative.


DÉCOUVERTE DE L'HYPOTEXTE

Relisons et analysons rapidement un bref passage d’une pièce délicieuse de La Fontaine2 ,  La Tortue et les deux Canards (un article précédent en propose une exploitation orale : https://dupala.be). Nous verrons par la suite comment Gudule en a « sucré » le propos.


Une Tortue était, à la tête légère

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère,
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux Canards, à qui la commère
Communiqua ce beau dessein,
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :...


 Gravure réalisée par Pierre Quentin Chedel  (1705–1763) et Jean-Baptiste Oudry  (1686–1755). 


Arrêtons-nous un instant avant de dévoiler la proposition des Canards. Voyez le premier vers. En sept petit mots, le personnage principal du récit est posé : son existence est établie par le verbe « était », plus prompt à faire advenir que le lourd présentatif « il y avait » ; le caractère de la Tortue est rapidement brossé, expédié d’un seul trait : « à la tête légère ». Pas besoin d’illustration pour se représenter le personnage : on en voit la tête, le sourire au lèvres, peut-être un peu béat, et le regard au loin.

« Qui, lasse de son trou, voulut... » 
> Autre exemple d’efficacité narrative : l’épithète en apposition, ou détachée, « lasse », audacieusement insérée entre le sujet et son verbe, qui acquiert grâce à ce subtil positionnement une valeur circonstancielle de cause : elle veut voyager parce qu’elle est fatiguée de sa demeure, réduite par La Fontaine à un vulgaire « trou », autre façon expéditive de justifier les désirs d’évasion de notre « commère ».

« Volontiers gens boiteux haïssent le logis. »
> J’apprécie aussi le ton péremptoire de cette pseudo-vérité : pour faire passer au lecteur l’envie de réfuter intérieurement cette assertion, La Fontaine la glisse rapidement, ne la développe pas, et lui confère les atours de l’universalité par l’emploi du présent et l’effacement du déterminant.

Venons-en aux Canards, qui surgissent et agissent dans le récit sans avoir été au préalable présentés. Ils étaient déjà là, et c’est ainsi. Pas de temps à perdre, il faut que la fable tienne le rythme tendu des premiers vers. Et comme par hasard, ces Canards ne sont pas de vulgaires migrateurs, ce sont aussi des agents de voyage et, qui plus est, cultivés :

 « Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique,
Vous verrez mainte république,
Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.


Cette capacité à donner en quelques mots une personnalité particulière, voire surprenante, à ses personnages a sans aucun doute contribué au succès des fables du poète de Château-Thierry. Notons au passage la surprise du narrateur, qui, avouant qu’il ne s’attendait pas à ce que les Canards fassent (je devrais écrire fissent pour rester dans le ton du XVIIe, où l’on ne s’effrayait pas d’un subjonctif imparfait) mention d’Ulysse, accentue leur singularité.


On connait la suite : la Tortue, tenant un bâton par la gueule, est emportée par les deux Canards et, égarée par la vanité, incapable de se taire, répond aux « regardants » qui l’admirent dans les « nues » et l’appellent « reine des tortues » de la façon suivante : « La reine ! Vraiment oui. Je la suis en effet ; ... »

Elle tombe, elle crève au pied des regardants.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité,
Ont ensemble étroit parentage.
Ce sont enfants tous d’un lignage.


La Fontaine est sévère : il condamne - en cela sexiste3 bien dans son époque - l’audace et la fierté, toute légitime pourtant, de la Tortue ; il parle à son propos de babil (bavardage), d’imprudence et de sotte vanité. Il était dès lors nécessaire qu’on réhabilite l’« animal lent », et qu’on fasse de ses prétendus défauts d’authentiques qualités.

 
Et c’est Gudule qui s’en est chargée, non sans un talent certain. Lisez plutôt le texte qui suit (c’est long, soyez patients), et voyez en quoi la contrefabuliste s'écarte de la solution suggérée par l'auteur de l'illustration4 qui chapeaute cet article : 

Les spectateurs de l’aventure
N’étant point dépourvus de cœur
(Railler l’être qui tombe est le fait de natures
Sans générosité. Que dis-je ? Sans honneur.
Ce ne fut pas le cas), on s’empresse, on emporte
La malheureuse bête. Et lorsqu’on s’aperçoit
Qu’il lui reste un soupçon de vie, on la transporte
Au plus proche hôpital. Des soins adroits
La remettent sur pied. Sitôt convalescente,
Notre aventurière se prend
D’un bien étrange sentiment :
« J’ai gouté au bonheur, se plaint-elle, dolente,
J’ai défié le ciel et la malédiction
Qui, en dépit de nos aspirations
à tout jamais nous lie,
Nous, rampants, au sol nourricier.
Quel sens a désormais ma vie
Si je ne puis recommencer ? »
L’expérience, dit-on, forme l’intelligence,
Tout échec bien compris érige l’avenir.
L’opiniâtre animal se plait à réfléchir
 À l’entreprise, à ses fâcheuses conséquences,
À ses chances de réussite, à ses dangers,
Et aux moyens d’y remédier.
Cet effort n’est pas vain : d’adroites solutions
Souventes fois nous apparaissent
Quand du passé on tire les leçons.
Donc, l’animal se dit : « Mon tort, je le confesse,
Fut de tenter d’utiliser
Ma bouche à ces deux fins : me suspendre et parler,
Bref, d’user d’un outil pour deux fonctions contraires.
Il me fallait choisir : ou voler, ou me taire.
La nature m’ayant fait don
De la parole, était-ce raisonnable
Que, dédaignant ce présent admirable,
J’opte pour le silence ? Il me semble que non.
Étant d’un naturel affable,
J’eusse, en ne parlant pas, outragé mes semblables.
Là ne fut point l’erreur, mais dans la conception
Du moyen de locomotion.
Notre tortue au problème s’attèle
Et le résout. Un panier qui trainait
L’inspire : elle en fait aussitôt sa nacelle.
Passant dans l’anse un bâtonnet,
Elle enjoint aux canards de prendre leur envol
Ce bâton dans le bec, renouvelant l’exploit
Qui faillit jadis la tuer. Mais cette fois,
C’est un abri d’osier qui va quitter le sol.
Telle un pacha, Dame Tortue y a pris place
Et, en sécurité, évolue dans l’espace.
De la sorte, parler ne représentant pas
Un risque de trépas
Pour l’astucieuse passagère,
Celle-ci ne s’en prive guère
Et commente avec force mots la prouesse. D’en bas, chacun lui dit bravo.
Ainsi naquit la montgolfière
Qui de l’astronautique est mère.
                              ***
L’audace, l’imprudence et la curiosité
Quoi qu’en pensent certains ne sont pas illicites.
C’est en dépassant ses propres limites
Que progresse l’humanité.


Vous le voyez, le vocabulaire et la syntaxe sont soutenus et le texte ne s’adresse décidément (on le répète) pas à des enfants. Néanmoins, il me parait abordable par des adolescents de 12, 13 ans : en effet, les actions clés du récit sont formulées dans une langue relativement courante. On pourra d’ailleurs demander aux élèves de souligner dans le texte les phrases qu’ils comprennent et qui font progresser l’histoire, à la suite de quoi ils reformuleront par deux ou trois le sens global de la fable.


EXPLOITATIONS DIDACTIQUES

1. Faire illustrer la fable pour faire apparaitre, par comparaison avec le bâton saisi par la gueule, l’évolution du moyen de transport imaginé par la tortue, permettra également aux élèves de se représenter une partie substantielle du contenu du texte de Gudule. Pour ce qui concerne la morale, les élèves la reformuleront et l’illustreront au moyen d’exemples personnels : en dépassant mes limites, en sortant de ma zone de confort, j’ai appris telle ou telle chose, ou j’ai progressé sur tel ou tel point… Je n’ai certes pas fait avancer l’humanité entière, mais je me suis enrichi personnellement.

2. Une fois que la classe se sera accordée sur le sens global du texte, l’enseignant pourra aborder le vocabulaire moins courant, comme « trépas », « illicite », « opiniâtre », etc., faisant esquisser le sens des mots à l’aide de leur contexte ainsi que d’indices morphologiques.

3. Avant de faire écrire les élèves, plusieurs études particulières sont envisageables :

> On pourra par exemple faire observer l’efficacité narrative, décrite plus haut, de La Fontaine.
> On pourra également faire relever dans le texte de Gudule les différents temps verbaux : le cœur de l’action se déploie au présent de l’indicatif, pour mieux « coller » au moment de la lecture et se montrer au lecteur avec davantage de vivacité. Et, fait notable, cet indicatif présent coexiste avec l’imparfait, qui demeure le temps dévolu aux faits établissant les circonstances : « Un panier qui trainait l’inspire… ». (Grevisse et Goosse5 relèvent ce même fait chez d’autres auteurs et parlent à propos de cet emploi du présent de « présent historique ».) Soulignons également que ce présent historique alterne avec un passé composé, lequel revêt ici sa valeur première qui est de marquer l’achèvement par rapport à un repère actuel. Enfin, notons le « Ainsi naquit la montgolfière », un passé simple qui ramène d’un coup le récit dans un passé magique qu’il n’aurait pas dû quitter.
> Autre suggestion d’étude langagière : l’agencement des syntagmes. On remarque dans le texte qui précède plusieurs compléments insolitement placés dans la phrase. Évidemment, ces agencements surprenants permettent souvent au poète de placer sous la rime le mot voulu, mais ils poursuivent également d’autres objectifs : souligner un terme, particulariser l’expression pour marquer l'esprit ou encore façonner le rythme…



PASSER APRÈS ... Le Renard et le Bouc

Illustration de Calvet-Rogniat (1897-1968)


Capitaine Renard allait de compagnie
Avec son ami Bouc des plus haut encornés.
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
L'autre était passé maitre en fait de tromperie.
La soif les obligea de descendre en un puits.
Là chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent pris,
Le Renard dit au Bouc : Que ferons-nous, compère ?
Ce n'est pas tout de boire, il faut sortir d'ici.
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi :
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
Je grimperai premièrement ;
Puis sur tes cornes m'élevant,
À l'aide de cette machine,
De ce lieu-ci je sortirai,
Après quoi je t'en tirerai.
— Par ma barbe, dit l'autre, il est bon ; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurais jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue.
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exhorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence
Autant de jugement que de barbe au menton,
Tu n'aurais pas, à la légère,
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j'en suis hors.
Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts :
Car pour moi, j'ai certaine affaire
Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin.


EXPLOITATION DIDACTIQUE

Que pourra-t-il se passer par la suite ? Je propose dans un premier temps, après que le sens global et la moralité de la fable auront été établis clairement, un partage oral et informel d’idées de prolongement au sein de la classe. Quelle suite pourrait « sucrer » cette cruelle moralité, qui promeut l'égoïsme en même temps que la prudence ?

Par la suite, il faudra que les élèves se mettent à rédiger leur contrefable, seuls ou par deux ; la gestion de la forme pourrait poser problème : deux ne seront pas de trop pour mener à bien cette tâche complexe. À cet égard, on pourra demander aux élèves de privilégier dans un premier temps le sens du texte à écrire ; dans un deuxième temps, ils tâcheront de polir la forme, veillant aux rimes, à l’équilibre des vers (du reste irréguliers - ou plus précisément hétérométriques - chez La Fontaine, c’est-à-dire de longueur variable), à leur construction et aux temps verbaux.

 


Au travail …

 


Pierre-Yves Duchâteau




1.
Gudule, Après vous, M. de La Fontaine, Le Livre de poche, 2014.

2.Jean de La Fontaine, FablesLe Livre de poche, 2002.

3. N'en déplaise à Fabrice Lucchini, qui jugeait déplacé qu'une journaliste osât demander au président Macron si La Fontaine était sexiste, il faut bien admettre que dans les fables qu'il leur consacre, le poète égratigne quelque peu les femmes... Lisez Les Femmes et le secret ou encore La Femme noyée.

4. Illustration de Yves Becquet :  http://yves-becquet.com/

5. Goosse A. et Grevisse M.,  Le bon usage, Editions De Boeck, 2011.

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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