La littérature jeunesse peut déranger... mais déranger qui?

Quelques réflexions suscitées par ma participation à différents événements, organisés dans le cadre de la quatrième édition de La Bibliothèque Insoumise des Territoires de la Mémoire, consacrée cette année aux albums pour enfants. Ces idées ont jailli suite à la visite de l’exposition « Et si lire, c’était désobéir » qui se tient actuellement (mais seulement jusqu’au 30/10, courez-y !) à la Cité Miroir de Liège, agrémentée par la participation à une conférence d'Isabelle Schoenmaeckers et Suzanne Aubinet autour de la question « Peut-on tout lire aux enfants ? » et complétée par une formation de Brigitte Van Den Bossche intitulée «Tabous et noirceur dans la littérature jeunesse». Mais quelle chance nous avons, à Liège, de pouvoir profiter de tous ces évènements autour de la littérature de jeunesse !



Quelles lectures dois-je proposer aux enfants/ados dont j’ai la responsabilité ? Certains albums sont-ils trop durs, choquants, peu adaptés à leur âge ou à leur stade de développement ? Puis-je les laisser seuls face à ces lectures ? Et si non, comment les accompagner au mieux dans leur parcours de lecteur ? Ces questions vous animent ? Voici quelques balises pour guider votre réflexion.

C’est l’un des grands mérites (et il est loin d’être le seul) du cycle d’événements organisés dans le cadre de cette Bibliothèque insoumise1 : pousser les adultes que nous sommes (parents, éducateurs, profs, bibliothécaires) à la réflexion. Celle-ci s’insinuera en vous progressivement, jusqu’à devenir incontournable : et moi, quel est mon rôle ? quelle censure ai-je tendance à appliquer, quelles limites est-ce que je m’impose (et par là même aux enfants, élèves, jeunes que j’influence) ? Un questionnement bien riche qui, on vous le promet, ne vous lâchera plus…

Un censeur, moi ? Mais vous délirez !

La littérature de jeunesse a ceci de particulier qu’elle est créée, produite et diffusée par des adultes, à destination des enfants. Un paradoxe qui implique inévitablement une mainmise, un rôle de filtre assumé par l’adulte sur la lecture des plus jeunes, dont il n’a pas forcément conscience. Cette censure, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, est certainement très bien intentionnée (Je ne vais quand même pas lui (faire) lire ça, il n’est pas prêt, va avoir peur, risque de poser des questions, de se rebeller …), l’adulte assumant la responsabilité qui lui incombe de faire des choix conscients et justifiés par son objectif éducatif. 


Certains livres pour enfants distillent en nous, adultes, de l’angoisse, de la peur, que nous décidons, sans vraiment en avoir conscience, d’évincer. On les glisse sous le lit, on les cache dans l’armoire… On les censure… Pourquoi pas ? Mais sachons-le ! Nommons-le ! Et si l’enfant veut le lire, qu’on l’invite à faire appel au village de lecteurs autour de lui.

Mélanie Rutten (citée dans l’exposition « Et si lire, c’était désobéir »)


Les spécialistes rencontrés nous mettent en garde : évitons de projeter nos propres craintes et questionnements sur les jeunes lecteurs. Faisons confiance en leurs capacités de compréhension et d’interprétation, en fonction de ce qu’ils peuvent recevoir au moment de la lecture. 

Dans l’image suivante, de cette femme à la chevelure blonde qui s'enfonce dans la mer, le pied accroché à une pierre, l’adulte percevra immédiatement la fin tragique et inéluctable que s’impose Annie, l'héroïne. Mais la réaction de l’enfant pourra être tout autre, si son attention se focalise sur le visage apaisé et heureux de la dame et le milieu plutôt accueillant dans lequel elle plonge. Le récit donnera d'ailleurs raison au jeune lecteur, en se poursuivant par une autre histoire (une rencontre avec les géants), dont Annie sortira apaisée.


Kitty Crowther, Annie du Lac, Pastel, 2009

Cette influence peut également s’exercer au moment de la lecture, quand l’adulte-accompagnant pointe certains éléments du texte ou de l’image pour s’assurer que leur sens (caché ou non) n’échappe pas au jeune lecteur (Il ne faudrait pas qu’il passe à côté du message, qu’il rate « ce qu’il y a à comprendre »…). Encore une fois, n’imposons pas notre interprétation, qui est sans doute le fruit d’une analyse faites avec nos yeux, notre expérience d’adulte, mais laissons l’enfant se créer la sienne, à son niveau. Michel Defourny2, spécialiste liégeois inégalé par l’étendue de sa connaissance des ouvrages pour la jeunesse, nous le rappelle : « À cet âge, la lecture est d’abord subjective ; gardons-nous de la contrôler au nom d’une objectivité qui correspondrait aux intentions de l’auteur ou aux exigences de la cohérence interne du message » (p. 14).

L’exposition de la Cité Miroir met très intelligemment en scène tous les types de censure, surtout indirecte, que peut connaitre un livre jeunesse depuis sa genèse (censure de l’auteur/de l’illustrateur), jusqu’à sa publication (censure de l’éditeur, censure politique, s’appuyant notamment sur la loi de 1949) et sa diffusion (censure de la justice, de la religion, du corps enseignant, des bibliothécaires, des libraires, des critiques littéraires et enfin des parents)3. En effet, puisqu’elle consiste à donner à voir certaines choses aux enfants pour les éduquer, les élever, mais aussi pour les protéger, la littérature jeunesse est entourée d’un halo de vigilance, depuis le processus de création jusqu’à son arrivée dans les mains des enfants.

Ce dispositif de contrôle constant est mis en scène dans l’exposition à travers différentes boites, fermées par un cadenas, contenant chacune un livre censuré. À son arrivée, le visiteur reçoit un code qui lui permettra d’en ouvrir une, pour découvrir le parcours d’un ouvrage ayant subi une forme de censure. De quoi éveiller la curiosité des petits et grands !




Des thèmes sensibles

Certains auteurs et/ou illustrateurs abordent des thèmes parfois durs, effrayants ou bouleversants dans des ouvrages pourtant destinés à la jeunesse. La peur, la mort, le rapport au corps, à l’autorité, aux interdits, la dépression ou encore la sexualité ont été souvent au cœur des discussions qui ont animé les manifestations auxquelles nous avons participé, suscitant la plupart du temps des mêmes questions : est-il opportun de faire lire cela aux enfants ou même aux adolescents ? à quel âge ? avec quelles conséquences ? 

Max, le héros de Max et les Maximonstres (de M. Sendak, 1963), enfermé dans sa chambre par sa mère en punition, confronte les enfants (et les parents) à l'insoumission et à la toute-puissance, car il vit de nombreuses aventures et dompte les monstres grâce à son imagination. 

Le petit personnage de L’Arbre rouge est lui enfermé dans une mélancolie profonde, rendue par l'image et le texte (« Il y a des matins où l’on attend plus rien. », « l’ombre de la mélancolie t’enveloppe », « tu attends, tu attends, tu attends, il ne se passe jamais rien ») que les adultes identifieront comme de la dépression. Cependant, l'album se termine par une note d'espoir, traduite par un magnifique arbre rouge qui pousse dans la chambre du personnage. L'ensemble est magnifiquement traversé par un réalisme magique sans pathos, lourdeur ni mièvrerie.


Shaun Tan, L’Arbre rouge, Compagnie créative, 2003


Enfin, les petits (et les grands) lecteurs sont souvent friands des histoires « qui font peur », car elles leur servent de catharsis, les rassurent. En réalisant que d'autres éprouvent le même type d'émotion, ils arrivent à la contrôler et, une fois le livre fermé, à la dépasser. La peur (ou tout autre émotion), plutôt que de rester une vague incontrôlable qui submerge, est alors apprivoisée par l’enfant qui la maitrise, en y associant les images connues, glanées à la faveur de ses lectures. 


Un livre doit pouvoir livrer un mystère, il doit pouvoir laisser une part d’ombre et une part d’obscurité. Cette obscurité pour un enfant, ce doute, c’est ce qui va le rassurer justement, parce que le doute, on va le garder toute la vie.  

Mélanie Rutten (citée dans l’exposition « Et si lire, c’était désobéir »)


La démarche des auteurs d'albums jeunesse de qualité est donc souvent la même : confronter les enfants à la complexité du monde, leur donner à voir la réalité en leur proposant des clés pour l'appréhender en fonction de leur âge et de leur capacité de perception. En comparaison avec les images souvent violentes, dures ou choquantes auxquels les jeunes sont constamment confrontés, celles offertes par la littérature jeunesse sont issues d'une démarche artistique, calibrées et filtrées (voire censurées) par le regard du professionnel qui les crée.

Ces ouvrages artistiques sont reconnaissables en ce qu'ils privilégient l'évocation (implicite ou explicite) de certaines questions ou thèmes grâce à un graphisme travaillé, cohérent et esthétique, parfois assorti d'un texte exigeant (poétique, elliptique), porteur de qualités littéraires. Ces albums sont à distinguer (selon Brigitte Van Den Bossche) des livres « intentionnels » (encore appelés livres « médicaments ») qui véhiculent un message tellement évident et fonctionnel qu'ils en perdent toute poésie. 

Ces lectures aident l'enfant (puis l'adolescent) à se construire un répertoire imaginaire où aller puiser pour affronter des situations ou des émotions nouvelles, difficiles ou déstabilisantes. Les bons auteurs de littérature jeunesse mettent leur talent artistique et leurs connaissances au service de la création d'images acceptables pour l'enfant, adaptées à sa représentation du monde et de nature à l'aider à surmonter ses émotions, à mettre des mots sur l'indicible. En outre, ces moments de lecture peuvent offrire un lieu de parole, d'échange entre l'adulte et le jeune sur ces sujets réputés difficiles.


Le saviez-vous ? 

L’exposition retrace en quelques panneaux4 l’évolution qu’a connu l’édition jeunesse, tout au long du XXe siècle jusqu’à nos jours. Dans un climat globalement assez conservateur et un secteur dominé par la loi de 1949 (qui cadenassait les parutions pour garantir des publications qui avaient pour mission d'éduquer et d'élever les enfants et de ne surtout pas leur faire de tort), il est très étonnant de noter que des opposants ont émergé autour de mai 68. Trois maisons d’édition se distinguent, Le sourire qui mord, Harlin Quist et les Éditions des femmes5, parce qu’elles s’autorisent à sortir des sentiers battus des publications conventionnelles. Elles adoptent un graphisme plus épuré, plus artistique, montrant les choses comme elles sont et traitent des thèmes perçus comme subversifs (le rapport au corps, l’épanouissement des filles, etc.). Le traitement réservé par ces ouvrages à ces questions choquerait encore bien davantage à l'heure actuelle ! Ils avaient d’ailleurs été condamnés par Françoise Dolto, qui les trouvaient perturbants pour le psychisme des enfants. 


Conclusion

Ces initiatives (exposition, publication et conférences) ont pour ambition d'amener les professionnels de la transmission de la lecture que nous sommes à se questionner, sans leur offrir de réponses toutes faites. Elles nous invitent à nous interroger sur les véritables raisons qui nous poussent (parfois) à écarter d'emblée certaines lectures, par peur de devoir faire face à des questions, des gloussements ou des réactions plus vives.

Abolissons le mièvre, le fade, le lisse de nos bibliothèques (surtout de classes), n'y laissons plus entrer la facilité et la médiocrité (nos élèves n'ont hélas pas besoin de nous pour y être confrontés). Laissons la place au questionnement, au dérangeant et surtout à la nuance. Osons faire confiance aux auteurs et illustrateurs de littérature jeunesse, qui mettent tout leur art et leur professionnalisme dans la production d'œuvres visant à élever les enfant et les jeunes, à leur donner un accès privilégié à la complexité du monde. Et surtout faisons confiance aux jeunes lecteurs pour s'en nourrir et peut-être même parviendront-ils, qui sait, à ouvrir nos yeux d'adultes sur des choses qui nous auraient échappées ...


Amélie Hanus



1. Pour le détail des activités : https://www.territoires-memoir...
L'exposition s'intitule Et si lire, c’était désobéir ? et se tient à la Cité Miroir de Liège, jusqu’au 30/10.

2. Defourny, M.. , Le livre et l'enfant, Bruxelles, De Boeck, 2009.

3. Voir également la publication, synthétique et qualitative, qui accompagne l'exposition : Collectif, Et si lire, c'était désobéir ? Littérature jeunesse insoumise, Territoires de la Mémoire, 2022. La question du politiquement correct et de la représentation des minorités y sont notamment traitées de manière juste et pondérée, en prônant pour ces questions (censurer ou pas certaines représentations, consciente ou non, qui pourraient froisser certaines minorités) la nuance, salvatrice en toute situation. 

4. Ibid, pp. 15-38.

5. Quelques ouvrages à épingler :
- N. Bosnia et Adela Turin, Rose bombonne, les Éditions des femmes, 1975.
- Albert Cullum, Sur la Fenêtre, le géranium vient de mourir, mais toi… oui toi… toi qui vois tout, toi qui peux tout, tu n’en as rien su, Harlin Quist (adaptation de Ruy-Vidal), 1971.
- Anne Bozellec et Christian Bruel, Les chatouilles, Le Sourire qui mord, 1981 (réédition de 2012 chez Thierry Magnier).



Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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