Album (33) : « Imagine une ville » d'Élise Hurst

Exploiter l'utopie grâce à la littérature jeunesse afin de développer l'imaginaire et l'esprit créatif des élèves.



Informations bibliographiques

Auteure/illustratrice : Élise Hurst
Éditeur : D2eux
Format : 25X31 cm, 32 pages
Année d'édition : 2018


Le mot de l'éditeur

Deux enfants, accompagnés de leur mère, vont faire un voyage étonnant dans un monde sans frontières, où les lapins et les ours vont à bicyclette, où les lions lisent des livres et où les autobus sont des poissons ! Dans cette ville de l’imagination, tout est possible.

Avec peu de mots, mais foisonnant de détails page après page, voici un livre qui encourage les lecteurs et lectrices à découvrir un monde plein de surprises, où des merveilles existent et prennent forme.

Un livre exceptionnel pour imaginer et créer. Que dire des conversations autour des illustrations : est-ce un éléphant qui apparaît ? Sont-ce des poissons autour de l’ours ? Que lit le lion ?

https://editionsdeux.com/produ...



PRÉSENTATION DE L'ALBUM

Cet album onirique nous invite à découvrir une ville imaginaire, remplie de multiples détails cocasses et amusants. L'artiste australienne, Élise Hurst, nous embarque pour un voyage extraordinaire où tous les rêves sont possibles. Sur le mode de l'utopie, elle encourage le lecteur à imaginer son propre monde idéal. 


Vous rêvez de vous balader en plein ciel dans un poisson-bus, de siroter un thé aux côtés d’une gargouille, de contempler le vol de ptéranodons sous les arcades d’un gigantesque museum, de vous reposer étendu sur un Victoria amazonica, le plus grand nénuphar du monde… alors n’hésitez pas. Faites comme cette maman et ses deux enfants, prenez le train des rêves et gagnez la ville imaginaire créée par Elise Hurst. Dépaysement garanti. Sensations fortes. Surprises en noir et blanc. Un brin de nostalgie.

Michel Defourny - Les ATI - http://blog.lesati.be



TEXTE

Le texte occupe une place secondaire par rapport aux grandes doubles pages d'illustrations. Par des interpellations brèves et ciblées, l'auteure nous invite à imaginer diverses dimensions du monde utopiste. Les multiples répétitions de l'impératif Imagine incitent le lecteur à se plonger dans ce monde alternatif aux multiples possibilités. La première double page propose d'imaginer « un train qui t’emmène ». Il s'agit là d'un ressort classique dans la littérature jeunesse qui traduit le passage d'un monde à un autre. Citons, pour exemples, Alice qui tombe dans le terrier du lapin, les enfants de Narnia qui traversent l'armoire ou encore Harry Potter qui embarque sur le quai 9 3/4 à bord du Poudlard Express. On le comprend aisément, par cette transition, il s'agit d'encourager la passage d'un monde réel vers un monde fantastique, où le merveilleux est accepté. Dès le début de l'album, l'extraordinaire est installé grâce aux illustrations (le train qui a un visage, la lapine anthropomorphisée passagère du train). Le ton est donné et le lecteur comprend que lui aussi va pouvoir tout s'autoriser. 



Par la suite, diverses caractéristiques sont attribuées à ce monde alternatif. La météo, le mode de transport, les personnages qui le peuplent, les moments agréables que l'on peut y vivre, l'histoire, les loisirs et les jeux pratiqués y sont décrits de manière indirecte, via l'image. Le texte ne fait que susciter l'imaginaire, il encourage le lecteur à se positionner et à réfléchir à ce que pourraient être les propres caractéristiques de son monde idéal personnel. Cette imprécision du texte, son caractère généraliste offrent un avantage didactique certain. En effet, la grande liberté accordée à l'imaginaire du lecteur ouvre de nombreux possibles et constitue des déclencheurs idéaux pour l'écriture ou l'échange oral.


IMAGES

A contrario, l'image se veut beaucoup plus précise et descriptive. Les dessins fourmillent de détails et incitent le lecteur à une observation fine, approfondie. Réalisées à la plume, en noir et blanc, sur papier cartonné blanc cassé, les illustrations foisonnantes dépeignent un monde où il fait bon vivre, dans lequel humains et animaux cohabitent en harmonie. Le passé y dialogue avec le futur et le réel avec le fictionnel (livres, œuvres d'art). Les frontières s'effacent et ouvrent de nouvelles possibilités transcrites visuellement à l'aide de dessins au style rétro qui évoquent par moment Béatrix Potter et son célèbre Pierre Lapin. 




RELATION TEXTE/IMAGE

Nous l'avons souligné précédemment, la complémentarité entre les deux discours fonctionne de manière efficace. La grande liberté laissée par le texte (volontairement généraliste) est compensée par la précision des illustrations. La vie décrite dans l'album est empreinte de sérénité et d'optimisme. Loin de l'image noire et négative du monde dystopique, l'utopie d'Élise Hurst propose une vision harmonieuse et réussie d'un monde alternatif. Cette positivité est donc clairement à exploiter. Dans les pratiques de lecture habituelles des élèves, ils sont généralement familiers du genre dystopique. On ne compte plus les succès littéraires qui ont exploité ce genre ces dernières années : Le passeur, UgliesHunger Games, Divergent...

Dans la dystopie, le monde a évolué de manière inadéquate, il a glissé vers un régime totalitaire qui bafoue les libertés fondamentales. Dans son ouvrage, La dystopie, Laurent Bazin1 conclut que la dystopie incarne « une pensée de la mise en garde » qui remplit une fonction à la fois critique et propédeutique2. Force est de constater que le succès actuel de la littérature dystopique consiste certainement dans sa dimension d'opposition. C'est parce que les héros s'opposent à l'uniformisation de leur univers qu'ils vont se mobiliser et entrer en action afin d'améliorer leurs conditions de vie pour créer un monde davantage à leur image. 

Paradoxalement, l'utopie offre le même avantage de mise en mouvement, mais en évitant la phase critique préalable. L'héroïsme des protagonistes dystopiques réside dans leur capacité à s'opposer aux conditions imposées de leur monde. Il y a donc une prise de conscience critique qui va déclencher une opposition, une résistance. Dans le cas de l'utopie, ce mouvement dialectique n'existe pas. D'emblée, les personnages participent à la construction d'un monde agréable et harmonieux. Cette version positive de l'imaginaire offre l'avantage d'une plus grande forme de créativité. 

L'exemple de cet album est plutôt éloquent. Nous l'avons vu, d'emblée les enfants et leur maman profitent des bienfaits du monde visionnaire déjà construit. Ils ne doivent pas s'opposer à un environnement néfaste et peuvent immédiatement s'intégrer dans la vie telle qu'elle existe dans le monde alternatif. La dernière page de l'album clôture d'ailleurs le voyage imaginaire d'une manière originale, par le biais d'une boule de voyance. Le lecteur est encouragé à réaliser cet acte d'anticipation, en imaginant sa ville idéale dans le futur. 

En aucun cas, il ne s'agit de faire croire que ce monde est possible, réaliste. Tout au long du récit, le lecteur accompagne les tribulations imaginaires de l'auteure et est encouragé à tenter lui aussi l'expérience de l'abstraction. C'est précisément le développent de cette capacité à imaginer, à créer au départ de ses besoins/envies qui est intéressant et pertinent à exploiter : l'utopie comme modalité créative3


« Imagine les merveilles d’un tel univers. Imagine-les toutes dans le creux de tes mains. » (pp. 30-31)




Pistes d'exploitation envisagées


1. Médiation créatrice : la boule de voyance

La dernière page de l'album offre une possibilité de médiation créatrice très concrète. À l'instar de ce qui est proposé dans l'album, il conviendrait de demander à l'élève d'imaginer les différentes caractéristiques de son utopie.

Quels seraient :
a) la météo
b) les éléments qui la composent (= quel environnement)
c) le mode de transport utilisé
d) les types de personnages qui y vivent
e) les loisirs et les jeux qu'on peut pratiquer

Après avoir réfléchi et imaginé précisément ces diverses composantes, l'élève pourrait alors les représenter par le biais d'un collage ou de dessin que l'on recouvrirait d'une feuille transparente et que l'on placerait sur un socle afin de symboliser la boule de voyance. Chacun pourrait alors s'exprimer et expliquer, justifier ses choix face au groupe. 




2. Médiation ludique

Une autre forme de médiation, par le biais du jeu, pourrait également être envisagée. Le jeu Citymagine constitue une ressource idéale afin de prolonger la réflexion en lien avec cet album. 

Dans une perspective davantage écologique et citoyenne, chaque joueur est amené à poser des choix afin de construire sa ville idéale pour le futur. La vision positive (anti collapsologie) défendue par les concepteurs du jeu permet de prolonger la discussion et les échanges autour de l'album.



http://www.empreintes.be/citym...



3. Prolongement littéraire

Il serait dommage de ne pas en profiter pour découvrir l'œuvre source de l'utopie, Utopia, le récit de Thomas More. L'inscription dans un patrimoine littéraire commun est nécessaire afin de faire découvrir aux élèves l'origine du genre et de leur permettre d'en comprendre les caractéristiques. 

À nouveau, la littérature jeunesse, à travers les dessins de Simon Bailly, nous offre un sublime support afin de proposer aux élèves une adaptation de l'œuvre classique, plus facile à exploiter en classe et davantage à la portée des élèves. 




https://www.editionslagrume.fr...





En conclusion...


De manière évidente, le thème de l'utopie constitue une ressource riche et multiple à exploiter avec les élèves dans le cadre du cours de français de par son ancrage littéraire. Toutefois, soulignons également l'ancrage didactique lié aux cours d'ECA (éducation culturelle et artistique) et d'EPC (éducation à la philosophie et à la citoyenneté). 

Dans le référentiel d'ECA4, dès le plus jeune âge, il est conseillé d'organiser la rencontre d'œuvres d'art pour les élèves, afin qu'ensuite, ils puissent les connaitre et les pratiquer. C'est exactement le mouvement d'appropriation suggéré dans cette activité puisque les élèves commencent par découvrir l'album, puis le comprennent et, enfin, le réinvestissent au travers d'une pratique artistique liée à l'expression plastique. En outre, à la page 24 du référentiel, il est explicitement recommandé de proposer des œuvres constituant « des exemples qui ont été choisis pour leur caractère emblématique d’une culture et d’un patrimoine communs ».

Dans le référentiel d'EPC5, dès la 3e primaire et jusqu'à la 3e secondaire, il est clairement exprimé que l'élève devra « imaginer une société et/ou un monde meilleur » afin de s'inscrire dans la vie sociale et politique (visée n°8). Il s'agira de partir de « sujets de société et d'imaginer des alternatives ». 

Nous le percevons aisément, la thématique de l'utopie permet de nombreux recouvrements interdisciplinaires et, de ce fait, offre de multiples possibilités de projets et de coanimation pour les enseignants. Bref, de nombreuses opportunités de collaboration à saisir. 



Aurélie Cintori




1. Laurent Bazin, La dystopie, Presses universitaires Blaise Pascal, 2019.

2. Cédric Passard, « Laurent Bazin, La dystopie », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 janvier 2020, consulté le 7 février 2022. https://journals.openedition.o...

3. Lire également l'article suivant en lien avec la créativité : https://dupala.be/article.php?...

4. https://drive.google.com/file/...

5. https://drive.google.com/file/...


Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

Réagissez à cet article

Derniers articles

Pour les vacances

Parlez-vous narrato’ ? Enquête internationale à destination des enseignants de français au secondaire.

Deuxième édition du Prix de l’ABPF

L'arpentage : une technique de lecture collective

L'adaptation cinématographique des « Illusions perdues », un tremplin pour aborder la critique avec les élèves