Sensibiliser les futurs professeurs de français aux multiples exploitations d’un texte de théâtre au moyen d’une pièce expérimentale, « Un mot pour un autre », de Jean Tardieu

L’ article rend compte d’activités et d’apprentissages s’adressant à de jeunes adultes mais transposables, pour peu que l’on sélectionne un texte de théâtre adapté, à un public d’adolescents.

Jean Tardieu

Né à Saint-Germain-de-Joux, près de Nantua, en 1903, Jean Tardieu a eu une enfance d’écrivain prédestiné : sa mère, musicienne, lui lisait des fables et son père, artiste peintre, s’émerveillait devant le style « délicieux » de ses premières rédactions et lui a offert le théâtre complet de Molière dont Jean s’est inspiré, à 15 ans, pour rédiger sa première comédie, Le Magister malgré lui.

Dans les années 20, il fréquente des écrivains, dont André Gide, et assiste assidument à des concerts, films, conférences et expositions. Avant de partir à Hanoï, pour y effectuer son service militaire, il fait paraitre, dans La Nouvelle Revue Française, trois de ses poèmes. Il se marie en Indochine (territoire colonisé par la France qui comprend notamment l’actuel Vietnam) en 1932 avec une chercheuse en biologie, Marie-Laure Blot, puis s’installe à Paris alors que la menace du nazisme croît dangereusement, menace qui lui inspire un article dans lequel il exprime son inquiétude à l’égard de ce mouvement totalitaire.

Durant la guerre, Jean Tardieu demeure à Paris avec sa femme et sa fille et publie des poèmes dans diverses revues, s’efforçant de contourner la censure instaurée par l’occupant. Il rencontre à cette époque un écrivain avec lequel il partagera un gout certain pour l’espièglerie verbale : Raymond Queneau.

Dès 46, Tardieu est nommé directeur du Club d’essai, service radiophonique résolument consacré à la création culturelle et notamment à la diffusion de pièces de théâtre radiophoniques. C’est dans la foulée de ces années de faste créativité que parait, en 1951, la pièce Un mot pour un autre et l’année suivante La Première Personne du singulier, un recueil de poèmes novateurs aussi bien par la forme (en prose) que par les thèmes abordés.

Son œuvre poétique fera l’objet de deux anthologies, parues respectivement en 68 et en 72 : Le Fleuve caché, Poésies (1938-1961)  et La Part de l’ombre, Poésies (1937-1967). L’auteur les a établies lui-même, retravaillant certains recueils et ajoutant des textes inédits.  En matière d’art dramatique, il rassemble ses œuvres sous les titres La Comédie du langage (1987), La Comédie de la comédie (1990) et La Comédie du drame (1993).

Primé par l’Académie française et par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, Jean Tardieu meurt en 19951



La pièce

Pour la visionner, cliquez sur la capsule ci-dessous.


Cette pièce repose sur un jeu verbal que l’Ouvroir de la littérature potentielle, l’Oulipo, a développé sous de multiples formes : le remplacement de mots par d’autres, en suivant une formule ou de manière aléatoire. Le préambule de la pièce explicite d’ailleurs cette particularité :

Vers l’année 1900 – époque étrange entre toutes – une curieuse épidémie s’abattit sur la population des villes, principalement sur les classes fortunées. Les misérables atteints de ce mal prenaient soudain les mots les uns pour les autres, comme s’ils eussent puisé au hasard les paroles dans un sac.
Le plus curieux est que les malades ne s’apercevaient pas de leur infirmité, qu’ils restaient d’ailleurs sains d’esprit, tout en tenant en apparence des propos incohérents, que, même au plus fort du fléau, les conversations mondaines allaient bon train, bref, que le seul organe atteint était : le « vocabulaire ». 

Comme en atteste le passage suivant, seuls les verbes, les substantifs et les adjectifs subissent les conséquences de l’« épidémie » ; et encore, certains mots ne font l’objet d’aucune commutation, comme si l’auteur avait voulu préserver un certain degré de compréhensibilité.

MADAME DE PERLEMINOUZE, très affectée : Hélas ! Chère ! J’étais moi-même très très vitreuse ! Mes trois plus jeunes tourteaux ont eu la citronnade, l’un après l’autre. Pendant tout le début du corsaire, je n’ai fait que nicher des moulins, courir chez le ludion ou chez le tabouret, j’ai passé des puits à surveiller leur carbure, à leur donner des pinces et des moussons. Bref, je n’ai pas eu une minette à moi.


Activités et apprentissages 

Notez que Jean-Louis Dufays, Louis Gemenne et Dominique Ledur, dans leur ouvrage Pour une lecture littéraire, publié chez De Boeck Supérieur en 2005, proposent une découverte à dévoilement progressif de cette œuvre à l’occasion de laquelle les élèves se familiariseront notamment avec les codes du vaudeville. Les activités qui suivent s’inspirent partiellement de cette proposition et s’en écartent largement.

Lire, c’est reconnaitre une matière préexistante

Cette pièce se conforme fidèlement au cahier des charges du vaudeville : triangle amoureux, milieu bourgeois, entrées et sorties multiples, nombreux accents d’insistance, volume sonore parfois irritant, surprises, quiproquos… On reconnait sans peine ces caractéristiques génériques, pour peu qu’on ait assisté préalablement à quelques pièces de Feydeau, de Scribe ou encore de Labiche, ce qui est rarement le cas d’étudiants d’une vingtaine d’années et à fortiori d'élèves plus jeunes. Dès lors, il convient, avant de leur donner à lire le texte de Tardieu, de les familiariser avec les lieux communs du vaudeville en leur montrant des pièces ou des extraits de pièces, idéalement des « modèles » du genre.

Ainsi frottés aux canons de cette forme de théâtre, les étudiants n’ont éprouvé aucune difficulté à établir le sens global du microdrame de Jean Tardieu , dont j’ai vérifié la bonne compréhension en demandant, à l’occasion de deux interruptions de la diffusion de la pièce, un résumé des évènements perçus et quelques hypothèses concernant ceux à venir.

Les étudiants ont pu ainsi constater, de nouveau ! (j’ai tendance à insister sur cette question en didactique de la littérature), le fait suivant : lire, c’est reconnaitre derrière les mots des lieux communs thématiques ou littéraires (nous les avons appelés stéréotypes dans de précédents articles). Dès lors, expliciter ces stéréotypes au moyen de réseaux littéraires (plusieurs textes comparables – au moins trois, idéalement, pour une exploitation riche – présentés aux étudiants/élèves afin qu’ils en décèlent les analogies et les spécificités) est certainement une démarche didactique à expérimenter pour améliorer les compétences en lecture.

Lire, c’est chercher à déceler un « message », des idées « philosophiques » derrière le sens global

Notons que ces lieux communs, dans cette pièce de Tardieu, sont aussi très présents au niveau de la syntaxe : les phrases se plient à des modèles syntagmatiques extrêmement ordinaires, si bien qu’elles demeurent parfaitement compréhensibles malgré les mots aléatoirement interchangés avec d’autres. Cette pièce souligne ainsi que l'essentiel de ce que nous avons à dire, nous le disons d’une manière tellement convenue qu’il est parfaitement prédictible, même s’il est parasité par une espèce de turbulence commutatrice qui ne s’attaque qu’à quelques catégories de mots. Nous laisserions-nous sombrer complaisamment dans la fonction phatique du langage ? N’aurions-nous rien d’autre à dire que du conventionnel et du ressassé ? Et ceux qui auraient quelque chose d’inédit à dire seraient-ils alors marginalisés ?

Du reste, ces idées, illustrées par le texte dramatique, sont annoncées dès la préambule. Lisez-en cet autre extrait :

« Ce fait historique – hélas contesté par quelques savants – appelle les remarques suivantes :
Que nous parlons souvent pour ne rien dire.
Que si, par chance, nous avons quelque chose à dire, nous pouvons le dire de mille façons différentes.
Que les prétendus fous ne sont appelés tels que parce que l’on ne comprend pas leur langage. »

Autre idée contenue dans ce texte (et citée également dans le préambule qu’on aurait peut-être intérêt à présenter aux étudiants après la lecture du drame proprement dit, sous peine de désamorcer la réflexion), et qui relève davantage de la phonosyntaxe, l’étude des relations entre structures sémantico-syntaxiques et prosodiques : la dimension prosodique du discours, en ce qu’elle contribue à rendre intelligible l’articulation syntaxique d’un énoncé et en ce qu’elle permet l’expression d’émotions et d’attitudes, joue un rôle capital dans la communication.

Travailler quelques paramètres de l’expression orale

Cette petite comédie fournit donc une occasion parfaite de travailler trois paramètres particulièrement mis en exergue dans le vaudeville : le volume (on parle fort, continuellement !), les accents d’insistance (on s’indigne, s’étonne, s’irrite, se lamente, en prononçant avec plus de force et de clarté certains mots ou syllabes) et l’intonation (on s’exclame beaucoup, on enjoint et on interroge quelquefois, en faisant varier la hauteur de notre voix sur la fin ou la totalité de l’énoncé). Exploiter (avec mesure : les situations de la vie courantes ne relèvent pas toutes du théâtre) ces trois paramètres contribue à dynamiser une prise de parole ordinaire, à la rendre confortablement audible et à en faciliter la compréhension.

Ainsi, après avoir découvert le texte une première fois et l’avoir résumé, les étudiants ont été invités à en lire des extraits après s’être entrainés en sous-groupes (organisation qui permet à tous de lire à voix haute). On peut former des sous-groupes de trois personnes et faire lire à chaque trio une partie de cette comédie (les quatre premières pages avec madame, madame de Perleminouze et la bonne et les cinq dernière pages avec madame, madame de Perleminouze et le comte).

S’approprier un processus littéraire par le jeu de l’amplification

Après avoir découvert que l’amant de son amie n’est autre que son propre mari, contre toute attente, la femme trompée s’allie avec la maitresse délaissée pour chasser le mari et amant, infatigable coureur de jupons, au moyen d’une litanie d’insultes. Le comte quitte la scène, penaud, en disant à sa femme : « Ma douce patère, adieu et à ce soir. »

Les étudiants ont alors prolongé la comédie en imaginant le dialogue entre madame de Perleminouze et le comte, une fois rentrés au domicile conjugal. Avec les résultats suivants, des premiers jets que je n’ai nullement retouchés et que leurs auteurs ont fait découvrir, par une lecture théâtrale, au reste de la classe. (Notez que les deux premières répliques leur ont été données, afin d’amorcer l’inspiration.)

- Alors mon zébu, on fait moins le chambranle, hein ?
- Euh, ma douce pitance, c’est-à-dire que…
- C’est-à-dire… c’est-à-dire que… la virilité c’est que vous êtes un marcheur de fripons !
- Que crevez-vous ma chère pitance ? Vous vous peignez surement !
- Compréhensible ! Comment aurais-je pu tripoter tout cela ? Qui sont alors les jambons de parme que ma peluche a cités ?
- De simples protubérances, je vous l’assure !
- Je n’y crois carré ! Je m’en vautour à jamais. Allez donc ratisser la baronne de Marmite et tous vos autres emplettes. Votre pitance ne vous allège plus ! Adieu !

- Alors mon zébu, on fait moins le chambranle, hein ?
- Euh, ma douce pitance, c’est-à-dire que…
- Ne gazouille pas des ébouriffages, pauvre sachet !
- Oh ma carabine, je comprends ton cliquetis. Je m’en voile inexorablement.
- Quelle est la gabarre qui nous attend maintenant que mon crapaud a trempé son boudoir dans la cafetière de toutes les virgules du chapiteau !
- Je ne sais que jeter pour m’agenouiller auprès de ma fistule.
- Garez, et jamais plus ne gommez ici !

- Alors mon zébu, on fait moins le chambranle, hein ?
- Euh, ma douce pitance, c’est-à-dire que je ne suis sauvage de bidon hublot. Que m’habitez-vous ?
- Hein ?! Comment conseillez-vous ?!
- Vous collectionnez bien paraitre que, ces dernières lunes, vous ne vous possédez pas très vidéaste à mon égard.
- Arrosez donc !
- Il y a des chaises où j’aimerais vous pendre dans mes haricots. Et vous hasardez !
- Je hasarde ?
- Oui, vous hasardez. Et à chaque messe même !
- Je n’en ferai pas d’héritage. Proust !

Ou encore ceci, qui, en plus d’amplifier le texte, s'éloigne du procédé stylistique de la pièce de départ, en glissant vers le texte recomposé :

- Alors mon zébu, on fait moins le chambranle, hein ?
- Euh, ma douce pitance, c’est-à-dire que…
- Assez vilain dodu, cachez votre crâne chauve à ma vue. Je ne puis entendre vos jérémiades. Tu prends tes caleçons sales et tu hors de ma vue ! Tu n’as pas de principes, je le jure sur ma vie.
- Vous tromper avec votre cousine, je suis un homme sans valeur.
- Je vais appeler mon grand frère. Il vient t’à l’heure.
- Ma douce grognasse, apaisez votre cœur, je vous ai couché sur papier mes plus beaux vers :
Donne-moi ton cœur baby
Ton corps, baby
Donne-moi ton bon vieux funk
Ton rock, baby
Ta soul, baby
Chante avec moi, je veux une femme like you
Bad girl, tu sais que tu me plais
Une femme like you, hey. 
- Tu as eu les mots, tu m’as rendue accro, je voyais déjà l’avenir dans tes bras. Dès que tu parlais je la fermais. Je suis tout bêtement tombée dans tes bras. Il est encore temps pour toi d’émettre tes regrets, je ne toucherai pas à ta caisse si tu me rends mes affaires.
- Ne me quitte pas…. Il faut oublier tout peut s’oublier.

Quelques coups de lime pourraient être donnés à ces premiers jets, au moyen desquels les scripteurs prendraient plus finement conscience de la nécessité de respecter un principe de détournement (texte 4) ou des principes morphologiques (texte 1).

Conclusion

Ces activités ont été présentées à de futurs professeurs de français afin de les faire réfléchir plus généralement à la didactique du texte théâtral. Il me semble que le texte sur lequel elles prennent appui ne convient pas à des élèves du premier degré commun, une partie du public qui composera les classes des étudiants au régendat, le milieu bourgeois et les intrigues amoureuses du vaudeville étant bien éloignés du système de références d’adolescents de 11 à 14 ans. (Pourtant, le site www.momes.net propose, à propos il est vrai d’un extrait de la pièce, une activité destinée à des enfants de 10 à 14 ans !)


Ce texte pourrait, avec des adolescents de 14 à 16 ans (et même au-delà), constituer une porte d’entrée idéale sur des textes de théâtre plus longs et plus exigeants. Et si l’on veut néanmoins faire lire du Tardieu à des élèves plus jeunes, on pourra utilement choisir d’autres pièces qui composent le recueil 9 courtes pièces2 : Oswald et Zénaïde, qui établit « un contraste comique entre la pauvreté des répliques échangées "à haute voix" et l’abondance des "apartés" » ou encore Finissez vos phrases, comédie heureuse dont la plupart des répliques sont inachevées.


Pierre-Yves Duchâteau




1. Jean Tardieu, 9 courtes pièces, Paris, Gallimard (Collection Folioplus classiques), 2009.
2. Jean Tardieu, 9 courtes pièces, Paris, Gallimard (Collection Folioplus classiques), 2009.

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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