Un paradoxe que nous révèle la pandémie...

Lire un texte pour réfléchir sur l'époque et réfléchir sur l'époque pour mieux lire... L'article invite notamment l'élève à pratiquer ce double mouvement pour affiner sa conscience citoyenne.


En avril 2020 et en octobre 2021, je signais dans DUPALA deux articles dans lesquels il était question des liens multiples entre le libre-échangisme économique et la pandémie de covid 19, liens que des ouvrages ont magistralement étayés par ailleurs, dont La Chauve-souris et le capital, d'Andreas Malm, et En finir avec le capitalovirus, de Jean-Marie Harribey1.  Alors qu’il semble que l’économie reprenne peu à peu sa vitesse de croisière comme si rien ne s’était passé qui pût entamer sa structure même, certains intellectuels nous rappellent que la pandémie que nous traversons encore n’est pas un évènement contingent ou conjoncturel ; il appelle au contraire des remises en questions globales et radicales (au sens étymologique du terme, c’est-à-dire touchant aux racines de notre modèle de société).

Le 6 septembre dernier, une demi-heure d’arrêt de travail était observée par le personnel infirmier dans différentes institutions hospitalières des trois régions du pays. Ce mouvement des infirmières et infirmiers entendait dénoncer notamment la dégradation de leurs conditions de travail et le caractère inéquitable et insuffisant de leur revalorisation salariale, malgré les moyens structurels dégagés. Ainsi, on ne voit toujours pas venir les réformes structurelles qui feraient du secteur de la santé un service public pérenne, efficace et attrayant pour les travailleurs, réformes dont la pandémie a pourtant souligné le caractère indispensable.

Dans le même temps, on pressent que certains, durant cette même pandémie, ont magnifiquement tiré leur épingle du jeu. Pour ne citer qu’un seul exemple, dans de nombreuses écoles, les relations pédagogiques entre professeurs et élèves, interdits de coprésence physique, ont été confiées à la firme Microsoft et à son application désormais incontournable : Teams.

Un article du Monde diplomatique de septembre dernier, « La société des asociaux »2, dont je propose ci-dessous de lire un extrait en classe avec des élèves de 14-15 ans, souligne ce paradoxe, et confirme au besoin notre intuition : « Les cinq principales entreprises technologiques – Apple, Amazon, Alphabet, Microsoft et Facebook – ont réalisé un profit cumulé après impôt de 75 milliards de dollars au cours du deuxième trimestre, soit presque 90 % de plus que l’année précédente. »

90 %, cela laisse songeur... d'autant que ces multinationales ont une fâcheuse tendance à déclarer leur chiffre d'affaires dans des États à faible imposition, dans lesquels elles installent leur siège, et font du même coup subir aux pays où elles réalisent leurs activités des manques à gagner préjudiciables aux finances publiques3. En pâtissent alors les secteurs publics indispensables au développement d'une société équilibrée : soins de santé, enseignement, gestion écologique de l'espace public, etc. En matière de cercle vicieux, on n'est pas loin du cas d'école...


Prélecture

S’il est vrai que le rôle de l’école est de former des adultes vigilants, conscients des dysfonctionnements qui menacent l’équité sociale, il n’est pas toujours aisé pour l’enseignant de trouver des supports adaptés pour alimenter les réflexions qu’il souhaite susciter dans ses cours : les articles du « Diplo », qui abordent sans détour et librement ces questions sociétales (sans considérer d’emblée qu’il serait tout à fait inepte de remettre en cause la nature capitaliste de notre économie), requièrent la maitrise de concepts que l’école ne se donne pas toujours le temps ni l’occasion d’aborder.

Mais là encore, si l’on veut faire lire à des élèves de 14-15 ans quelques extraits de l’article mentionné plus haut, il me parait indispensable de fonder dans un premier temps la réflexion sur l’expérience de leur quotidien. Ils ont certainement eu écho, et pas uniquement par voie de presse, des conditions de travail harassantes du personnel hospitalier, de même qu’ils ont passé du temps, à la « faveur » du confinement, sur des plateformes de téléenseignement ou des réseaux sociaux.  On pourra donc, par des questions ciblées, faire émerger un « cadre cognitif » au sein duquel les informations structurant cet article, exigeant comme la plupart des articles du Monde diplomatique, seront plus aisément accessibles.

- Comme avez-vous vécu les confinements liés à la pandémie de covid 19 ? Était-il facile pour vous ou vos proches (frères et sœurs) de suivre les cours à distance ?
- Comment vous êtes-vous motivés ? Pourriez-vous à l'avenir supporter d’autres confinements et d’autres longues périodes de cours à distance ?
- Quelles sont, selon vous, les professions qui ont particulièrement souffert de cette pandémie ? Pour quelles raisons ?
- Diriez-vous que certaines personnes ont pu, financièrement, tirer profit de ces confinements ? Pouvez-vous développer votre réponse ?

Et, question subsidiaire qui ne suscitera peut-être aucune réponse spontanée :
- À la lumière de cette pandémie et de ses conséquences, pensez-vous que la société dans laquelle nous vivions est idéale ? Sinon, comment peut-on améliorer cette société ?



Lecture et stratégies

Titre et surtitre


Si les processus de lecture sont largement automatisés chez les lecteurs expérimentés, il est utile pour les élèves, encore peu coutumiers de la presse écrite, d’y consacrer un enseignement explicite. Le Petit Robert (édition de 1996) définit un processus comme une « suite ordonnée d’opérations aboutissant à un résultat » et une stratégie comme un « ensemble d’actions coordonnées, de manœuvres en vue d’une victoire ». Si ces définitions semblent proches, elles s’éloignent néanmoins l’une de l’autre en ce qu’une stratégie est une démarche qui découle d’une réflexion pleinement consciente (les actions nécessitent une coordination pour parvenir à une victoire — une victoire sur le texte, ici) alors qu’un processus peut s’accomplir sans qu’intervienne une quelconque régulation consciente.

On fera donc réfléchir les élèves sur les stratégies à mobiliser pour lire un article de presse ; on commencera par leur demander comment envisager la titraille de l’article.

Le surtitre permet d’inscrire l’article dans une thématique plus générale. Le titre constitue une clé privilégiée d’accès au sens global, dans la mesure où il le contient tout entier, dans une formulation toutefois réduite au minimum et encore polysémique. Il est dès lors essentiel de s’attarder quelques instants sur ces éléments — de les interpréter en tâchant de reformuler ce que recouvre chacun des termes utilisés — afin de se constituer un embryon de structure informationnelle sur laquelle pourront se greffer les informations extraites du texte (on parle également, en didactique de la lecture, d’horizon d’attente).

- Qu’est-ce que la crise sanitaire ? Qu’est-ce que la numérisation du monde ? Cette numérisation a-t-elle évolué lors de la crise sanitaire ?
- Qu’est-ce qu’un asocial ? (Connaissez-vous d’autres mots construits avec un alpha privatif ?) Quel lien y a-t-il entre le mot asocial et la mot société ? À quels asociaux fait-on référence, ici, à votre avis ?

Corps du texte : paragraphes 1 et 2


Avant chaque phase de lecture individuelle, il pourrait être intéressant de passer en revue avec les élèves les stratégies à mettre en œuvre.  Il en existe plusieurs, et toutes sont combinables les unes avec les autres : répondre aux questions contenues dans la formule « 3QOCP » (Qui ? Quand ? Quoi ? Où ? Comment ? Pourquoi ?) ; représenter graphiquement le sens global en reliant les informations locales par des symboles signifiant les relations de cause à conséquence, d’opposition, d’ajout, etc. ; souligner des mots clés ; souligner des phrases que l’on comprend et que l’on estime importantes ; entourer les articulateurs logiques…

Je suggère quant à moi d’appliquer une stratégie qui a le mérite, en FLE, de maintenir la tête du lecteur hors de l’eau face à un texte dont l’apparente difficulté pourrait le décourager : souligner ce qu’il comprend et estime important, puis essayer de relier les éléments soulignés en un tout cohérent. Dans cette optique, l’enseignant attirera l’attention des élèves sur les connecteurs qui permettent au lecteur d’ébaucher ce tout cohérent, fonction attribuée ici à en revanche, qui oppose les conditions de travail inchangées des professionnels dont le rôle s’est avéré essentiel durant la crise aux bénéfices records des entreprises technologiques.

Comprendre requiert parfois d’interpréter des passages qui ne livrent pas immédiatement leur contenu. On rappellera à l’élève qu’il est capable d’interpréter, seul ou avec l’aide d’un condisciple, les passages résistants, en émettant sur leur sens des hypothèses en cohérence avec le sens global qu’il érige progressivement. Il en est ainsi de ont été renvoyés aux ténèbres… et a pavé la voie d’un jardin des délices. De nouveau, en s’appuyant sur la signification des mots compris, le sens de ces deux expressions imagées me parait assez accessible.

Paragraphes 3 et 4


En progressant dans la découverte du texte, il apparait qu’une stratégie spécifique s’avère particulièrement fructueuse pour en établir le sens : celle qui consiste à repérer les éléments qui, tel en revanche, annoncent au lecteur le schéma logique selon lequel devront s’agencer les informations qu’il découvre. En effet, tout lecteur expert sera à l’affut des deux présupposés annoncés d’entrée de jeu et précisément situés à l’aide des peu gracieux mais limpides premièrement et deuxièmement.

Mais une fois cette structure bien en tête et prête à accueillir des informations, il reste au lecteur élève à traiter certaines notions avec lesquelles il n’est pas, en raison de son inexpérience du monde, familier : qu’est-ce qu’un présupposé, que sont les pouvoirs publics, qu’est-ce qu’un service public, que sont les lois du marché ? La clarification de ces notions est indispensable et peut passer par des explications de l’enseignant, qu’il formulera après s’être enquis des représentations de ses élèves concernant ces sujets. Prendre le temps d’une telle clarification constitue en outre un précieux investissement pour les lectures à venir des adolescents.

Paragraphes 5 et 6


Avec un tel paragraphe, nous sortons sans doute de la zone proximale de développement des élèves chère à Lev Vitgosky : progrès social, postulats, guère, cajoleries ostentatoires, exécutif, cœur de métier… L’exercice s’apparente presque pour l’enseignant à un commentaire frontal d'un texte latin. Pourtant, en se rivant à quelques énoncés compréhensibles, l’opposition globale qu’expose ce passage me parait de nouveau accessible : l’occasion de consolider les services indispensables à la vie collective a été gâchée alors que l’industrie numérique, dont on dit qu’elle nie les rapports humains, elle, s’est affermie (ou renforcée).

À ce stade, un débat d’idée permettrait aux élèves de se familiariser avec les concepts et notions convoqués par l’auteur et ne manquerait pas d’enrichir la compréhension du texte. Il serait enclenché par les questions suivantes :

- Quelles sont les professions qui selon l’auteur sont indispensables à la vie collective ? En connaissez-vous d’autres ?
- Qu’est-ce que la vie collective, selon vous ?
- Pourquoi l’auteur écrit-il que l’industrie numérique vend la négation même de ces rapports humains ? Qu'est-ce que cela signifie ?
- Êtes-vous, à ce propos, d’accord avec l’auteur du texte ?



Ici, nous suggérons de nouveau d’encourager l’élève à s’arrimer à ce qu’il comprend, à le reformuler et à faire le lien avec ce qui précède, avant de l’interroger sur des mots et notions plus compliqués. On ne manquera pas de lui faire remarquer le paradoxe que souligne ce paragraphe : sur les plateformes numériques, la vie sociale est réglée par des surdoués souvent peu sociables… Paradoxe qui appelle naturellement un échange d’idées, portant sur la qualité des interactions humaines que rendent possibles les réseaux sociaux.

L'article s'achève notamment4 sur le développement de l'idée que nos liens sociaux et nos sentiments ont été convertis en chiffres par les plateformes numériques (en nombre de vues, de pouces bleus, d'étoiles, de petits cœurs, etc.) et par là même transformés en marchandises, chosifiés, appauvris. Proposer aux élèves de mener une réflexion écrite sur le sujet pourra les amener à comparer posément leurs liens sociaux numérisés et ceux non numérisés et d'adopter une position réfléchie, construite, face à l'auteur de l'article.

Pour conclure

Trois démarches propices à une compréhension enrichie des textes informatifs et argumentatifs me paraissent particulièrement mobilisées dans cette activité :

  • Élaborer un sens global à l’aide des connecteurs logiques proposés par l’auteur et des informations que je comprends sans trop d’effort parce qu’elles sont contenues dans des mots que je connais. Si mes connaissances sont insuffisantes pour me faire une représentation fiable de certaines réalités évoquées dans l’article, je n’hésite pas à solliciter l’aide du professeur et j’élabore, à son initiative, un carnet reprenant ces réalités d’ordre sociopolitique.
  • Fournir l'effort d'interpréter les passages plus allusifs, plus imagés (en recourant au dictionnaire ou en discutant avec mon condisciple). Mon interprétation doit idéalement se couler harmonieusement dans le sens global que je suis en train de construire.
  • Débattre de certains passages qui me paraissent sujets à caution. Par exemple, est-ce que le fait que les réseaux sociaux soient gérés, comme le laisse entendre l’auteur, par des asociaux en fait nécessairement des lieux peu propices aux relations humaines ? Quel est, finalement, l’impact des algorithmes sur les relations humaines ? En me situant ainsi par rapport aux idées de l’auteur, je fais l’effort de me rapprocher dans un premier temps, autant que possible, de ce qu’il a voulu dire, du point de vue qu’il défend, pour y adhérer ou m'en dissocier.



Pierre-Yves Duchâteau

 


1. Malm Andreas, La Chauve-souris et le capital, La fabrique éditions, 2020 et Jean-Marie Harribey, En finir avec le capitalovirus, éditions Dunod, 2021.

2. Rimbert Pierre, « La société des asociaux », Le Monde diplomatique, septembre 2021.

3. Faites-vous votre idée sur la question en lisant « Les géants du web et leur stratégie assumée d'optimisation fiscale » ou encore « De l'enfer au paradis » sur le site des Echos (www.lesechos.fr), puis cet article qui prétend que « les GAFAM ont une fiscalité comparable avec celle des entreprises traditionnelles », « Fiscalité des GAFAM : quand l'aveuglement occulte la vérité », abrité par www.conterpoints.org.

4. Autre conclusion de l'article : l'obsession des performances chiffrées a gagné l'hôpital, l'Éducation nationale, les discours des gouvernements (ceux notamment sur la pandémie) comme les grandes entreprises et y a supplanté l'exercice mesuré et distancié du jugement. Elle fait échos à l'une des déclarations du philosophe Mark Hunyadi que l'on peut lire dans un entretien publié dans La Libre Belgique des 27 et 28 novembre derniers : « (...) le numérique ne s'adresse pas à nous comme à des sujets libres, responsables, autonomes, capables de jugement et de réflexion. Il s'adresse à nous comme [à] des êtres libidinaux qui veulent cliquer le plus rapidement possible pour obtenir le maximum de satisfactions avec un maximum d'efficacité. Aujourd'hui, qui voudrait renoncer au confort (et aux vrais services) qu'il nous procure ? Il nous tient et, par là, étend son empire. »


Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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