Album (31) : « La chanson perdue de Lola Pearl : Hopper » de Davide Cali et Ronan Badel

Une enquête sous forme de carnet de croquis pour découvrir l'univers pictural mystérieux d'Edward Hopper.



Informations bibliographiques

Auteur : Davide Cali
Illustrateur : Badel Ronan
Éditeur : L'Élan vert, collection Pont des arts
Format : 15x19 cm, 80 pages
Année d'édition : 2018


Le mot de l'éditeur

Quand Eddy doit rendre un service à son pote détective privé, il se retrouve à suivre une drôle d’affaire : retrouver le vrai nom d’une certaine Lola Pearl. Il a 5 jours et quelques adresses en poche. Tout s’avère plongé dans le brouillard… Qui était vraiment Lola Pearl ?

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PRÉSENTATION DE L'ALBUM

Sur les pas d’Eddy, le lecteur est plongé dans l’Amérique des années 30, celle qui subit de plein fouet la crise de 29, tout en voyant émerger la classe moyenne. L’enquête se révèle un excellent prétexte pour explorer l’univers singulier d’Edward Hopper, passé maitre dans l’art de dépeindre cette époque de l’essor de la vie moderne, teintée d’une profonde solitude.

Au départ, Eddy est désœuvré et se lance dans l’entreprise sans grande conviction. Ses recherches sont d'ailleurs bien peu fructueuses. Il tente d’abord de suivre les traces du passé « artistique » de Lola à New York. Quelques témoignages (d’une ancienne colocataire, d’un agent) lui apprennent que la carrière de la chanteuse se résumait à des prestations dans des bars et cabarets de seconde zone, et qu’elle avait un sacré caractère. Sa dernière adresse connue emmène le détective jusqu’en Pennsylvanie. Cette incursion dans l’Amérique profonde est une autre facette de la production de Hopper, plus ensoleillée et sereine.

À son retour, le détective en herbe n’est pas plus avancé : Lola a littéralement disparu. Ce constat ne semble pas décontenancer la mystérieuse cliente qu’il retrouve quelques jours plus tard. Au contraire, elle affiche une certaine satisfaction et rémunère généreusement Eddy pour son travail.

Dans les jours suivants, le journal annonce le mariage en grandes pompes d’un magnat du pétrole avec une certaine Sandra Wellington. Sur la photo en une, Eddy reconnait immédiatement la cliente qui l’avait chargé de l’enquête. Il comprend alors (mais le lecteur y avait pensé avant lui) que cette mystérieuse jeune femme n’est autre que Lola elle-même qui, jugeant son passé de chanteuse de bar peu reluisant, voulait s’assurer qu’il était tout bonnement oublié. Il n’en faut pas plus pour Eddy, qui décide de coucher sur papier cette très belle histoire.


FORMAT

Comme d’autres albums issus de cette collection1, il prend la forme d’un carnet d’artiste (type carnet de croquis), fermé par un élastique, tel un moleskine coloré.

En complément au récit proprement dit, on trouve en fin d’album un dossier intitulé « dans la marmite des auteurs », présentant la carte d’identité de Hopper et le contexte de ses productions (« L’Amérique des années 30-40 »). Il se termine par une intervention de Davide Cali (auteur) et Ronan Badel (illustrateur) qui relatent la genèse du projet et surtout leur amour pour Hopper.


TEXTE

Le texte fournit le minimum nécessaire pour suivre l’enquête : les étapes franchies, les personnes rencontrées, les quelques paroles échangées. Rédigé en phrases courtes et à la première personne, il suit les errements de la réflexion d’Eddy, un homme simple mais sensible, assez pragmatique (« Peut-être que c'était stupide d'accepter. Je n'étais pas détective. Mais, à cette époque, je n'avais pas grand-chose à faire. », p. 15). 

L’intrigue est portée intégralement par ce texte accessible et peu résistant. Si le suspense n’est pas haletant (ce n’est pas le but), la chute est intéressante et correspond bien au climat général qui se dégage de l’ensemble.


IMAGE

Tout l’intérêt de l’album réside dans la manière admirable avec laquelle les auteurs ont réussi à y intégrer pas moins de douze tableaux de Hopper. On ne perçoit aucune rupture entre ceux-ci et les dessins de Ronan Badel, qui tracent le fil rouge et assurent, avec le texte, la cohérence de l’histoire. Avec talent, l'illustrateur associe et intègre ses productions à celles d’Hopper, il parvient ainsi à dresser une fresque-portrait de cette Amérique des années trente. 

Dans les premières pages, les illustrations sont des croquis en noir et blanc, sans doute exécutés par Eddy lui-même, dans un carnet – à l’image de celui que le lecteur a dans les mains – qui accompagne ses pérégrinations.

Mais déjà… 

Early Sunday Morning, 1930

Early Sunday Morning s’étend sur deux pages et tout est dit : l’architecture newyorkaise, le silence d’une rue qui devrait grouiller de vie, les contrastes de lumière et d’ombre, etc. Dans ce paysage urbain, tout suinte la solitude et l'abandon.

Lola prend les traits du personnage féminin de l’Automat, (image de couverture) qui rappelle Jo Hopper,2 la femme de l’artiste, qui fut son unique muse. Elle est assise à une table d’un « restaurant » avec distributeurs automatiques de nourriture et de boissons, face à une chaise vide. Une solitude anonyme, comme tant d’autres au cœur de la ville. Le personnage est ensuite repris par le dessinateur, seul point coloré (vert) dans une rue esquissée. 


Le décor est planté. Le lecteur est transporté, à la faveur de l’intrigue, dans l’univers hypnotique de Hopper, à travers une ville souvent nocturne (cinémas, bars, intérieurs oppressants), où les quelques personnages semblent emprisonnés dans les bâtiments mais surtout en eux-mêmes. Même lorsqu'ils sont plusieurs dans un même décor, les individus ne semblent pas se parler ni même se regarder, leurs visages sont inexpressifs et fermés. La seule source de vie, bien que souvent inquiétante et irréelle, émane de la lumière, provenant en général de l'extérieur (par une fenêtre, une ouverture) à travers un angle qui structure littéralement la toile.

Ce paysage urbain, véritable univers hitchcockien, est interrompu, comme mis en pause, par le voyage en Pennsylvanie. Celui-ci offre dans cette morosité une lueur d’espoir, de couleurs jaillissantes inondées de lumière. Accordant dans son œuvre une grande place à l’architecture et à la manière dont la lumière s'y reflète, Hopper « peint les bâtiments et les maisons à différents moments de la journée, reprenant ainsi l’héritage impressionniste » (p. 69).

Pennsylvania Coal Town (1947)

De retour à New York, Eddy a compris qu’il n’en saurait pas beaucoup plus, mais son enquête a, momentanément, donné un sens à sa vie : découvrir le destin d’une femme qui avait disparu corps et biens et dont l’existence se révélait sans véritable histoire (en parfait écho avec les personnages dépeints dans les tableaux).


RELATION TEXTE - IMAGE

Même si l’on peut penser que le texte sert avant tout de vecteur pour faire découvrir aux jeunes (et moins jeunes) l’univers du peintre, l’intrigue trace avec fluidité et aisance le chemin entre les différents tableaux de l’artiste qui lui servent de décor, assurant ainsi un rapport de complémentarité entre texte et images. Si le premier maintient le fil rouge, les autres sont totalement au service de la création de l’atmosphère d’abandon et de solitude qui teinte le récit. Il arrive cependant que le texte s’invite littéralement dans la toile, comme une légende ponctuant celle-ci. 


Au Phillies (l’un des bars peints par Hopper), Eddy demande à un barman s’il avait l’impression que Lola fuyait quelque chose : « Tout le monde fuit quelque chose », lui répondit-il dans ce décor où la lumière des néons découpe le café dans la nuit. Il comprend alors qu’il est lui-même en train de fuir son propre destin, son statut de non-écrivain (il ne parvient même pas à terminer son premier roman), sa propre absence d’histoire.

Nighthawks (1942)

La chanson perdue de Lola Pearl, c'est avant tout une atmosphère, celle du vide, du silence et de la solitude, illuminés par Hopper. En tissant son intrigue un peu vaine, l'album invite le lecteur à s’interroger sur son propre rapport au décor, aux autres, au caractère impersonnel que la vie moderne peut parfois imposer, à ce qui fait la véritable existence dans une ville presque fantôme, habitée par des individus qui évoluent, sans véritablement prêter attention les uns aux autres. Un monde dans lequel il est aisé de disparaitre…



Pistes pédagogiques 

1) Discussion et exploitation autour du message délivré par l'album

Il semblerait que les œuvres de Hopper aient été particulièrement appréciées et partagées durant le confinement. On ne s'en étonnera pas, étant donné l'écho particulier qu'elles donnent de l'état d'esprit qui a habité les êtres humains durant cette période. La lecture de cet album pourra servir de point de départ à une réflexion sur – pour reprendre un terme à la mode – ce qui constitue les essentiels de l'humain, que le confort matériel ne peut compenser, et qui nous a tant manqué durant ces périodes d'isolement : les relations sociales, le partage, la communion. L'importance du rôle de la culture, comme point de convergence et d'échange pour les individus, sera également abordée.
L'enseignant pourra ensuite proposer aux élèves de choisir, parmi une sélection, des œuvres picturales qui représentent l'inverse de la solitude et de l'isolement,3 en justifiant leur choix de manière argumentée. 


2) L'album comme modèle d'interventions pour s'inscrire dans une œuvre culturelle (UAA 5)

Selon la définition qu'en donnent les programmes du deuxième degré (de transition et qualifiant),4 cet album peut être considéré comme une transposition, de plusieurs œuvres culturelles sources (les douze tableaux de Hopper) en une autre appartenant à un langage (et un genre) différent, l'album. Selon la distinction fournie par les programmes, on peut également y voir une forme d'amplification de certaines toiles par l'illustrateur, à travers ses compositions, qu'il ajoute pour assurer le fil de l'histoire.

Il s'agit d'un bon modèle à proposer aux élèves, pour mettre en évidence les moyens mis en œuvre par l'auteur et l'illustrateur afin de construire une cohérence dans le récit, de tracer un fil rouge à partir des tableaux qu'ils ont probablement choisis au préalable. Pour la transposition, c'est en effet l'intrigue, par l'intermédiaire du texte (en faisant intervenir tel personnage ou tel lieu), qui rend pertinente l'association des toiles (pourtant issues de moments de création et de sources d'inspiration différentes). L'amplification est, elle, assurée par des éléments présents dans les toiles de Hopper, qui réapparaissent dans les dessins. Citons par exemple le personnage de Lola, reconnaissable à son manteau vert, mais aussi les silhouettes de bâtiments, dont l'esquisse suffit à rappeler l'original.

Après avoir lu et travaillé La chanson perdue de Lola Pearl, on pourra ainsi demander aux élèves d'intervenir sur d'autres œuvres sources, par exemple en les transposant (et donc en les intégrant) dans un récit narratif. Le professeur veillera à proposer des choix de 3 ou 4 tableaux d'un même artiste, présentant au moins un personnage à « utiliser » dans le récit (contrainte libératrice). Le genre sera choisi en fonction de ceux maitrisés par les élèves et du style dominant dans les tableaux choisis. Ainsi les préraphaélites anglais conviendront bien pour une histoire de fantasy ou de chevaliers, tandis que le Cri de Munch servira de toile de fond à un récit fantastique. 


Vous en voulez encore ?

Beaucoup d’albums servent de support pour évoquer la peinture ou faire découvrir un artiste. Certains sont plutôt documentaires (consacrés à un artiste-peintre en particulier) et présentent son œuvre (reproduite à travers le graphisme adopté dans l’album) et sa vie en parallèle, ou se consacrent à une ou plusieurs œuvres en particulier.

D’autres, en revanche, présentent une dimension narrative et ont à cœur de faire entrer l’œuvre (ou une partie) de l’artiste au sein d’une histoire, qui peut être la sienne, offrant ainsi au lecteur des clefs d’interprétation de l’œuvre et des choix posés par l’artiste. Citons par exemple Le jardin de Matisse de Samantha Friedman et Cristiano Amodeo (Albin Michel Jeunesse - MoMA).

Une distance peut également être prise par rapport aux œuvres et s’étendre jusqu’au détournement de celles-ci. Le ton insufflé, qui peut être ironique, a pour effet de donner à l'album une dimension et une force supplémentaires. À cet égard, ne pas manquer Les tableaux de Marcel d'Anthony Browne (Kaléidoscope).

L’album peut aussi tenter de s’inscrire totalement dans l’esprit global de l’œuvre de l’artiste. On évoquera alors sans hésiter la poésie et la richesse graphique qui se dégagent de Frida de Sébastien Pérez et Benjamin Lacombe (Albin Michel). 



Amélie Hanus



1 La maison d’éditions l’Élan vert a mis sur pied cette collection « Ponts des Arts » pour partager l’amour de l’art avec les plus jeunes. Quinze ans plus tard, ce sont des dizaines d’albums de différents formats en fonction des âges (des albums pour le bain au carnet d’artiste, en passant par le kamishibaï) qui ont vu le jour. Pour les plus grands (jeunes adolescents), c’est le format « carnet » qui est privilégié. D’autres artistes y ont déjà été mis à l’honneur : Van Gogh, Hokusai, Gaugain… https://www.elanvert.fr/images...

2 Josephine Hopper était elle-même artiste peintre et promettait beaucoup dans sa jeunesse. Elle a cependant dû s'effacer et laisser la carrière de son mari prendre le pas sur la sienne. Pour en savoir plus sur ce destin si particulier, voir « Josephine, la femme dans l'ombre de Hopper » : https://www.facebook.com/watch...

3 Rien n'oblige, dans ce cas, à rester dans l'époque ou le style de Hopper. Pensons par exemple aux toiles de Renoir, comme le Déjeuner des canotiers ou Le moulin de la Galette, où la foule accumulée semble déborder de la toile, qui regorgent de vie, de musique et de plaisir.

4 SEGEC. Programme de français. Deuxième degré. Humanités générales et technologiques (2018).

Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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