La mise en voix : un atout pour une lecture approfondie des contes

La mise en voix d'un conte de manière convaincante et expressive exige de comprendre les enjeux du récit, de distinguer les personnages, leur rôle, etc., en somme d'accéder à une lecture approfondie et à une compréhension fine du texte. Voici un dispositif qui devrait permettre de rencontrer ces objectifs.


1. Description d’un dispositif mené avec les étudiants du régendat

Le cours de littérature jeunesse du régendat français à HELMo Sainte-Croix a pour objectif de présenter aux étudiants de première année un panorama le plus large possible de ce champ si vaste de la littérature. L’un des chapitres est consacré aux contes sous toutes leurs formes, traditionnels bien sûr (en abordant leurs différentes interprétations), puis détournés. Les étudiants sont ainsi amenés à redécouvrir des monuments de la littérature qu’ils pensaient connaitre, en les considérant avec un nouveau regard, celui du professeur de français.

Dans ce cadre, nous leur avons proposé cette année de réaliser une mise en voix d’un conte de leur choix. Il s’agissait d’enregistrer leur lecture expressive d’un texte court (maximum 5 minutes), agrémentée de bruitages et de musique. Ils étaient notamment encouragés à faire varier leur voix en fonction des différents personnages. Les enregistrements ont ensuite été postés sur le blog du cours, afin que chaque membre du groupe y ait accès et puisse les commenter.

Notre objectif était de sensibiliser les étudiants aux particularités de la lecture à haute voix : ses avantages d’un point de vue didactique, mais aussi ses difficultés objectives pour le lecteur peu entrainé. À ce stade de leur formation, il est nécessaire de les familiariser à cet exercice qui fera partie intégrante de leur pratique future, car la dramatisation des textes lus contribue notamment à favoriser l’appétence de lecture chez les élèves. Pour les enseignants, elle implique la maitrise de l'utilisation d'outils (variations intonatives, pauses, inflexions), permettant des adaptations interprétatives qui vont aider l'auditeur à mieux comprendre ce qui est écrit : « les manières de lire sont des manières de parler le texte pour les élèves, de dire aux apprentis lecteurs ce que le texte ne dit pas explicitement, en particulier les pensées des personnages, leurs émotions et leurs affects » (Boiron, 2010)1.

À l’écoute d’un récit, l’auditeur est débarrassé des difficultés inhérentes au décodage et à l’identification des mots, il peut ainsi en profiter pleinement. La lecture expressive à voix haute favorise l’entrée dans l’histoire, l’identification des personnages et la détermination de leurs motivations et des émotions qu'ils éprouvent, ainsi que la représentation d’images et du monde du texte. La lecture à voix haute contribue ainsi à lever des obstacles souvent rencontrés par les lecteurs plus faibles (De Croix et Ledur, 2016)2. La compréhension en est ainsi facilitée et le plaisir de la lecture décuplé. À l’inverse, une lecture chaotique et trébuchante risquerait de décourager (peut-être même définitivement) les auditeurs à (re)devenir lecteurs eux-mêmes. Le professeur de français ne peut donc pas se contenter de fournir une « simple » lecture oralisée : bien au contraire, il sert de médiateur entre l'auditeur et le texte. Le rôle qu'il a à jouer, notamment à travers des moments de lectures « cadeaux » proposés à ses élèves, est donc capital.

Les étudiants de première année semblent l’avoir bien compris car les productions obtenues sont, pour la plupart, de qualité et dénotent un véritable engagement dans cette tâche. Certains nous ont même confié avoir recommencé à de (très) nombreuses reprises et réenregistré plusieurs passages, dans un souci d’amélioration de leur production. En passant, il s’agit là d’une plus-value indéniable de ces travaux enregistrés (beaucoup utilisés en cette période de crise sanitaire) : la perspective de leur publication (ici sur le blog) pousse leurs auteurs à se surpasser et à améliorer le résultat jusqu’à en être pleinement satisfaits, une démarche que le prof de français voudrait voir davantage appliquée lors de la phase de révision des productions écrites, et qui est pourtant difficile à obtenir des élèves…



2. L’utilisation d’un modèle

En amont de cette réalisation, les étudiants avaient écouté Hänsel et Gretel, issu du podcast La surprenante histoire des contes proposé sur Auvio. Jean-Louis Lahaye y passe en revue une dizaine de contes de fées parmi les plus célèbres (Peter Pan, Le Magicien d’Oz, Cendrillon, la Petite Sirène…). Le conte y est raconté intégralement (malheureusement sans en préciser la version source), puis commenté par une conteuse, selon un certain angle de vue (qui peut changer en fonction des textes). Nous avons analysé avec les étudiants les qualités de l’oralisation qui, agrémentée des différentes voix modulées par J.-L. Lahaye, créait une véritable ambiance, permettant à l’auditeur de  se plonger dans l’histoire.    

Les étudiants y ont été sensibles et ont particulièrement soigné ces aspects (changements de voix, bruitages et musique) dans leur production. Pour ce faire, ils ont opportunément utilisé des applications numériques (voir point 5). En outre, les variations de l’intonation étaient particulièrement convaincantes, de nature à captiver l’auditeur. Plus encore que tous les autres, cet aspect traduisait une compréhension approfondie du texte et de ses enjeux.  

https://www.rtbf.be/auvio



3. Un support : le blog  

Après nous avoir été transmis au format Mp3, les enregistrements ont été déposés sur le blog du cours de littérature jeunesse (https://helmofr.wixsite.com) pour qu’ils puissent être accessibles et bénéficier des réactions de chacun. Dans le cadre de notre dispositif, les commentaires ont porté essentiellement sur la manière dont les mises en voix ont été réalisées, leurs qualités en matière d’intégration de bruitages, d’incrustation de musique et surtout l’expressivité de la lecture. Il ne s’agissait pas de débattre à proprement parler du contenu des textes, qui étaient connus de tous. Dans le cadre d’une transposition de ce dispositif dans l’enseignement secondaire, cette publication des textes (qui peut bien sûr se limiter aux membres du groupe) me semble un outil vraiment intéressant pour favoriser les échanges langagiers entre pairs au sujet des lectures effectuées. Les commentaires des élèves pourraient en effet s’étendre au choix des textes, à leur contenu et au partage des interprétations. Ces échanges contribueraient donc à fonder une communauté de lecteurs, comme recommandé par la recherche sur les bonnes pratiques en matière de compétence de lecture (voir cadre ci-après et Boiron, 2010).

Ce blog de littérature jeunesse a été mis en place durant le premier confinement pour favoriser les « discussions » (bien que virtuelles) entre les étudiants. L’outil a été présenté dans un article précédent par Aurélie Cintori (Créer un blog littéraire avec ses élèves)3. Une fois encore, il a offert aux étudiants un espace d’échanges et d’encouragements (la bienveillance étant de mise) concernant les travaux des uns et des autres.   



4. Pour une application dans l’enseignement secondaire

L’enseignant peut mener ce dispositif  ̶  idéalement au premier degré vu le genre des textes traités  ̶  pour s’assurer d’une compréhension approfondie des contes de la part de ses élèves. Afin de favoriser l'investissement psychoaffectif et la motivation de ces jeunes gens, on optera pour des contes détournés qui, en plus de solliciter les traditionnelles compétences de compréhension et d’interprétation, font appel aux connaissances antérieures des élèves (permettant de déceler l’intertextualité), à leur capacité à inférer et, ce qui n’est pas négligeable, à leur sens de l’humour. Comme support-modèle, citons, à titre d'exemple, le célèbre recueil Contes à l’envers de Ph. Dumas et B. Boissard, qui a fait l’objet d’une adaptation en audiobook4.

Il s’agira d'accompagner pas à pas les élèves dans la préparation et l’élaboration d’une mise en voix de l’un de ces contes, qui conclura la séquence. Celle-ci fera l'objet d'un enregistrement audio, à déposer ensuite sur un support partagé.

D’un point de vue formel, un travail spécifique sera naturellement mené sur les différents paramètres entrant en jeu dans l’oralisation. Il suffit d’écouter certains youtubeurs pour constater que la qualité de l‘articulation et le débit sont des facteurs décisifs pour se faire comprendre dans un enregistrement, a fortiori seulement audio. Des exercices spécifiques, prévus en fonction des difficultés de chacun, sont à cet égard assez efficaces.

Le travail de l’intonation est un défi plus difficile à relever : comment varier sa voix sans surjouer ? Comment tenir compte de la ponctuation, refléter les intentions à exprimer, tout en restant naturel ? Des exercices réalisés par petits groupes sont de mise, afin de bénéficier du regard, extérieur et bienveillant, des pairs. En outre, comme dit plus haut, l’adoption d’une intonation juste implique que le travail de la forme rejoigne celui du fond. Une réflexion sera donc à mener avec les élèves, afin qu’ils accèdent à une compréhension approfondie du texte, qui implique de déceler ce qui anime les personnages en présence (notamment pour les dialogues), les enjeux de l’intrigue, les émotions décrites ou non, etc.

De manière plus générale, des recommandations basées sur des recherches scientifiques ont été émises par des chercheurs pour améliorer la compréhension en lecture des élèves. Basées sur la synthèse de différentes recherches analysées par un organisme indépendant (What Works Clearinghouse, 2011), elles ont été regroupées synthétiquement en 5 points (nous les présenterons plus en détail dans une prochaine publication)5.

1. Enseigner aux élèves comment utiliser des stratégies de compréhension en lecture.
2. Enseigner aux élèves comment identifier et prendre appui sur la structure des textes pour comprendre, apprendre et en mémoriser le contenu.
3. Guider les élèves moyennant une discussion ciblée et de haute qualité sur la signification du texte.
4. Sélectionner les textes adéquatement (regard professionnel) pour soutenir le développement de la compréhension.
5. Établir un contexte attrayant et motivant pour enseigner la compréhension de la lecture. 

Concernant le type de compréhension qui nous occupe, il est conseillé aux enseignants de favoriser les échanges entre les élèves en créant un contexte favorable et ainsi, une communauté de lecteurs (recommandation n°5). Les discussions autour du développement de l’intrigue, de l’évolution des personnages et de leurs motivations permettront aux élèves de construire une compréhension davantage fouillée des différents textes. Les échanges seront structurés et cadrés par l’enseignant, qui guidera les élèves par des questions d’approfondissement (recommandation n°3). Dans un second temps, il dégagera avec eux les stratégies adoptées pour y parvenir (recommandation 1), pour qu’ils puissent les transférer à d’autres lectures.

Lors de la préparation de la lecture, les élèves seront aussi invités à annoter leur texte (pauses, variations intonatives, inflexions, changement de voix, incrustation de bruitages) et à s’entrainer à le dire à plusieurs reprises pour adopter le bon débit sans achopper sur certains mots.

L’enregistrement pourra ensuite s’effectuer en autonomie. On laissera ainsi à l’élève le soin d’évaluer sa production et de l’améliorer (en reprenant certains passages) s’il l’estime utile.



5. Les applications à utiliser

Différentes solutions techniques ont été adoptées par les étudiants en fonction de leurs compétences et des outils à leur disposition. Elles sont toutes gratuites et s’accompagnent la plupart du temps de tutoriels d’explications sur Internet.

Sur smartphone :

Dans ce cas, la lecture a d’abord été enregistrée en vidéo, puis on y a incrusté la musique et les bruitages. Le fichier final a ensuite été transformé au format Mp3.

SPLICE ou IMOVIE (attention : ce dernier seulement sur Iphone) : sont des applications permettant de réaliser facilement de petits films. Le montage, l’ajout d’effets sonores, l’incrustation d’images y sont facilités par les nombreuses fonctionnalités de l’application.


VIVAVIDEO (gratuit sur Google Play) : propose des fonctionnalités d’édition vidéo impressionnantes, directement sur le smartphone. Grâce à son interface conviviale, il est très facile à manier et permet d’agrémenter les vidéos d’effets tout en assurant un montage facile et rapide. 

Sur Pc :

AUDACITY reste un software de création de son très facile à utiliser et libre de droit (fonctionnant sous Windows, Mac, Linux). Il permet d’éditer des contenus audio en les coupant, montant et en y intégrant des bruitages issus de banques de sons libres de droits. En outre, il offre la possibilité de modifier les voix en rendant le spectre sonore plus aigu ou plus grave. 




Conclusion 

J'ai tenté de démontrer le rôle déterminant que peut jouer la lecture à voix haute dans la compréhension d'un récit. D'une part, cet outil puissant, bien utilisé par le professeur de français, va guider les élèves vers une meilleure compréhension du texte écrit et de l'univers imaginaire qu'il déploie. D'autre part, la mise en voix d'un texte lu par les élèves peut servir de support de vérification d'une bonne compréhension. Une dramatisation juste et efficace d'une histoire dénote en effet une interprétation correcte des émotions des personnages, de leur motivation, des enjeux de l'intrigue... Elle atteste donc d'une compréhension approfondie.



Amélie Hanus



1. Pour en savoir davantage sur la dramatisation d'albums jeunesse et les savoirs et savoir-faire mis en œuvre, voir Boiron V. (2010), « Lire des albums de littérature jeunesse à l'école maternelle », Repérages 42.
En ligne : https://doi.org/10.4000/repere...

2. De Croix S. et Ledur D. (2016), Nouvelles lectures en jeux. Comprendre les difficultés de lecture et accompagner les jeunes adolescents, FORCAR asbl. 

3. Cintori A., Créer un blog littéraire avec ses élèves https://dupala.be/article.php?...

4. Dumas Ph. et Boissard B. (2019), Contes à l’envers, Paris, École des Loisirs (audio). Pour d'autres genres accessibles en format audio, voir notamment l'article d'Aurélie Cintori, Des histoires à écouter : https://dupala.be/article.php?...

5. Shanahan T., Callison K., Carriere C., Duke N. K., Pearson P. D., Schatschneider C. et Torgesen J. (2010), Improving reading comprehension in kindergarten through 3rd grade : A practice guide (NCEE 2010-4038). Washington, DC: National Center for Education Evaluation and Regional Assistance, Institute of Education Sciences, U.S. Department of Education. Retrieved from whatworks.ed.gov/publications/practiceguides 

Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

Réagissez à cet article

Derniers articles

Une boite à outils comprenant différentes activités d'animation

Le nouveau roman de Bernard Gheur

Des jeux lors de cours de français

La mise en voix : un atout pour une lecture approfondie des contes

Un manuel précieux pour converser en français