Et si, en ce temps de confinement et de crise sanitaire, on reparlait du tronc commun ?

Des voix se font entendre pour établir des liens entre le libre-échangisme économique et notre difficulté à faire face à la crise du coronavirus. L’école pourra-t-elle nous aider à imaginer, pour l’avenir, des systèmes de production et de consommation plus soucieux du bien-être de tous ?



Dans une carte blanche publiée sur le site du journal L’Echo en avril 2018, Xavier Guyaux, professeur en haute école et dans le secondaire, s’emportait contre un projet de tronc commun qui selon lui allait annihiler les avancées contenues dans le Pacte d’excellence1. Alors qu’il s’attendait à ce que la ministre (Marie-Martine Schyns, à l’époque) parte véritablement « d’une page blanche » pour pourvoir les jeunes d’authentiques compétences qui leur permettent d’évoluer avec intelligence et autonomie dans le monde de demain, il constate que le projet de grille horaire maintient à peu de choses près les disciplines traditionnelles. Pire encore, « alors que dans le système actuel, écrit-il, les élèves peuvent avoir jusqu’à neuf heures de cours d’économie les trois premières années (2 heures en option en 1re, 2 heures en option en 2e et jusqu’à 5 heures en 3e), ils n’en auront plus qu’une seule en 3e (et encore, à supposer que les deux heures de "sciences économiques et sociales" soient réparties moitié-moitié) … » Selon lui, dit-il encore, pour former « des citoyens vraiment responsables », une formation solide à la micro et à la macroéconomie s’avère indispensable. 

Dans ce même quotidien, le 3 avril dernier, l’éditorialiste Paul Gérard signait un texte pour le moins critique à l’égard du capitalisme débridé2. S’interrogeant sur l’après-confinement, il met clairement en garde contre une reprise « à plein régime » de la « machine » économique : « Cette crise nous a jetés face aux limites de notre logique industrielle globalisée et à flux tendu, aveuglée par l’obsession du moins coûtant. On a vu à quel point notre puissant commerce mondial et nos chaînes logistiques sophistiquées pouvaient être fragiles et se retourner contre nous. » Il poursuit en rappelant des priorités que la recherche systématique du profit tend à oblitérer : « Il faudra surtout miser sur des activités qui servent l’avenir et rencontrent nos besoins, en commençant par l’essentiel : la santé, l’alimentation (de qualité), l’éducation au sens large, l’énergie (propre). » Il avertit enfin qu’il est urgent d’inscrire l’économie dans une « vision à long terme ». 

Les déclarations de Xavier Guyaux et de Paul Gérard appellent clairement, bien qu’implicitement dans le cas de l’éditorialiste de L’Echo, un renforcement de la formation en économie. Si l’on veut qu’un jour la vision d’une économie responsable soit portée par nos jeunes, il est impératif d’ouvrir leur conscience aux différents systèmes de production et de consommation imaginés par des penseurs reconnus et expérimentés par les sociétés humaines. Or, le lieu privilégié d’une telle ouverture, c’est l’école.

Le Monde diplomatique d’avril propose quant à lui un large dossier sur la crise sanitaire qui nous touche. On y apprend notamment que notre impréparation face à la pandémie du Covid-19 était prévisible : « (…) à défaut de prédire, on peut prévoir, orienter les recherches à partir d’une vision générale de la science, de la médecine. De telles recherches ne peuvent pas se conduire à court terme, avec des impératifs de profit. Elles se mènent au long court en fonction des besoins réels de la population. Or ces besoins ne correspondent structurellement pas aux marchés solvables : 87 % des médicaments sont consommés dans des pays qui regroupent 17 % de la population mondiale, et il y a plus de recherche de médicaments pour la dépression et l’obésité que pour les maladies infectieuses, qui sont l’une des toutes premières causes de mortalité dans le monde3». Dans le même numéro, Denis Duclos prend le contrepied du dogme de la consommation globalisée : « La société du futur vivable doit être organisée par des entités plus petites et conviviales, moins dépendantes, moins connectées4. »  

Dans la mesure où il propose une radiographie fine et non complaisante de nos systèmes sociaux, Le Monde diplomatique constitue une source d’inspiration précieuse pour qui entreprendrait de concevoir d’autres modes de vie qui soient plus justes, durables et supportables pour la planète.

Une première suggestion pour la classe de 3e secondaire : interpréter un chapeau 

Malheureusement, la longueur et la complexité des articles rendent le « Diplo » peu accessible aux élèves des premières années du secondaire. Faut-il pour autant renoncer à mettre ces jeunes en contact avec le journalisme exigeant que laissent supposer l’indépendance relative (Le Monde diplomatique est détenu à 49 % par l’association Les Amis du Monde diplomatique) et la longévité (il parait depuis 65 ans) de ce mensuel ?

Il me semble que certains titres et chapeaux d’articles pourraient constituer une première familiarisation avec les textes de ce journal. Leur brièveté en autorisera une approche lente, qui mobilisera les démarches de la construction du sens des textes informatifs. Une telle activité s’inscrirait parfaitement dans l’UAA2 du programme du SEGEC pour le 2e degré : « Synthétiser un ensemble de documents portant sur un même sujet. » Elle concernerait donc en priorité des élèves du second degré, que des connaissances du monde en principe plus fournies devraient aider à mieux comprendre les articles d’actualité. 


Un petit exemple, pour illustrer cette suggestion : 

L’hôpital, le jour d’après 
Tous les spécialistes en conviennent : le confinement total est le prix du manque de moyens, notamment à l’hôpital, dû à l’incurie des gouvernements qui se sont succédé depuis trente ans. C’est maintenant qu’il faut en tirer les leçons et revoir de fond en comble la politique de santé5


Quels processus et stratégies mettre en œuvre ?

- Les fameux 3QOCP (De quoi parle-t-on ? Qui est concerné ? Quand et cela se passe-t-il ? Comment et pourquoi cela se passe-t-il ?) fournissent si nécessaire des balises précieuses pour passer en revue tout le contenu d’un chapeau, même si ce dernier n’apporte pas une réponse univoque à toutes les questions.

- Par conséquent, l'élève n’hésitera à faire des hypothèses pour compléter les informations délivrées par le chapeau (Que signifie « le jour d’après » ? De quels spécialistes parle-t-on ? Qu’est-ce qui, plus largement que l’hôpital, est concerné par un « manque de moyens » ? Que recouvre la « politique de santé » ? Qui l’organise, qui la finance d’ordinaire ? Au fait, de quel pays parle-t-on ?).

- Pour construire ces hypothèses, l’élève mobilisera son expérience du monde (il a vécu le confinement et a pu en mesurer le caractère excessif, extraordinaire ; il a certainement entendu parler des services de soins intensifs dépassés, dans certaines régions d’Europe, par l’afflux de patients ; il a peut-être une petite idée de la manière dont sont financés les soins de santé ; il aura peut-être l'intuition que Le Monde diplomatique est un journal français, et en induira que la situation évoquée dans le chapeau s'ancre en France...).

- Il s’aidera du contexte pour clarifier le vocabulaire dont il n’est pas familier (par exemple : « incurie » = insouciance, manque d’attention consacrée à quelque chose, ici aux soins de santé).


Enfin, l’enseignant, qui aura lu l’intégralité de l’article, rectifiera les hypothèses des élèves. Mieux : il proposera des extraits de l’article, comme celui reproduit ci-après, qu’il aidera à faire comprendre. L’idéal étant bien sûr d’amener progressivement l’élève lui-même à confronter ses hypothèses au texte.


Cet extrait nous confirme ou nous apprend que le système de santé dont on parle est bien le système français, que ce système, en raison d’un financement insuffisant, met à mal l’accès égal aux soins pour tous (partout sur le territoire et dans toutes les couches sociales) ainsi que la prévention des maladies, qu’il sera à l’avenir nécessaire d’augmenter les salaires des professionnels de l’hôpital public et que le mode de rémunération à l’acte des généralistes, qui engendre des consultations multiples et courtes, devra être repensé. On notera une coquille dans ces lignes, fait exceptionnel dans ce mensuel et certainement dû aux circonstances compliquées de la réalisation du numéro : il faut sans doute lire « premier secours » et non « premier recours ».

Seront ajoutées au carnet de traces que nous avons déjà évoqué dans de précédents articles les notions de civilisation nécessaires à la compréhension de tels textes : PIB (produit intérieur brut), la couverture maladie universelle, les secteurs privé et public, les syndicats, les collectifs (sections syndicales), un paiement à l’acte.

Cette activité, dans la mesure où elle ne doit pas excéder une vingtaine de minutes, devrait s'effectuer régulièrement ; puis, au fil des mois et des années, les extraits proposés aux élèves seront progressivement plus longs… Quelle victoire pour les enseignants si les élèves parviennent, au terme du secondaire, à comprendre et à résumer valablement un article du Monde diplomatique ! On pourra alors raisonnablement les considérer prêts à exploiter, avec suffisamment de finesse, les supports auxquels ils seront confrontés dans l’enseignement supérieur.

Dans le DUPALA de juillet, je vous proposerai, sur le même sujet, une deuxième activité, portant cette fois sur la compétence écouter. Le support, une interview d'un philosophe, sera accessible, moyennant une démarche didactique particulière, à des adolescents de 15 ou 16 ans.


Conclusion

Le 4 avril, Pascale Delcomminette, administratrice générale de l’Agence wallonne à l’exportation (AWEX), déclarait au journal télévisé de la RTBF qu’il était certainement nécessaire de sortir de diverses manières de notre dépendance vis-à-vis de pays tiers en matière de médicaments génériques et d’autres produits médicaux de première nécessité, mais qu’elle-même ne pouvait pas pour autant imaginer une remise en cause de la mondialisation industrielle et libérale qui régit notre économie. Il est vrai que pour être capable d’imaginer des alternatives, il faut d’abord être en mesure de penser en dehors du carcan étroit du dogme dominant de la liberté intangible des marchés. Or, on n’en a pas toujours la liberté (Pascale Delcomminette a été engagée pour promouvoir les exportations wallonnes : on l'imagine mal s'en prendre aux fondements du commerce international6) ou, plus simplement, les connaissances conceptuelles suffisantes. Ainsi, pour que tout ne recommence pas comme avant, comme le craint Serge Halimi en ouverture de son éditorial du Monde diplomatique d’avril (« Une fois cette tragédie surmontée, tout recommencera-t-il comme avant ?7 »), il me parait essentiel de commencer par exiger que l’école se résolve enfin à assurer une formation digne de ce nom à une pensée économique ouverte et sensée.

Enfin, si le cours d’économie a pour finalité évidente d’enrichir la conscience citoyenne, le cours de français, discipline axée notamment sur l’amélioration des compétences de réception des textes d’actualité, tient une place essentielle dans l’émergence d’une telle conscience.




Pierre-Yves Duchâteau



1 Xavier Guyaux, « Un pacte pour l’enseignement pas tout à fait excellent », L’écho, 29 avril 2018, http//www.lecho.be.

2 Paul Gérard, « Il serait fou de refaire comme avant », L’écho, 3 avril 2020, http//www.lecho.be. C'est l'auteur qui souligne.

3 Quentin Ravelli, « Une mine d’or pour les laboratoires », Le Monde diplomatique, avril 2020.

4 Denis Duclos, « Viralité et confinement », Le Monde diplomatique, avril 2020.

5 André Grimaldi et Frédéric Pierru, « L’hôpital, le jour d’après », Le Monde diplomatique, avril 2020.

6 Pascale Delcomminette invoquait, à l'appui de sa foi en une économie mondialisée, la spécialisation complémentaire des différentes régions du monde dans les grands domaines industriels.

7 Serge Halimi, « Dès maintenant ! », Le Monde diplomatique, avril 2020.

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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