Avez-vous lu les classiques de la littérature française ? Parodies en images

Voilà bien une question qui pourrait en mettre plus d'un mal à l'aise, même parmi les profs de français ! Qui peut en effet prétendre avoir lu à la fois « Au Bonheur des Dames », « La Recherche », « Belle du Seigneur », « Gatsby le Magnifique » et « Mrs Dalloway » ? Soledad Bravi et Pascale Frey nous donnent un moyen d'y répondre avec humour grâce à un album (qui compte déjà deux volumes) composé de « résumés en images des romans éternels ».

Avez-vous lu les classiques de la littérature ? de Soledad Bravi et Pascale Frey (Paris, Rue de Sèvres, 2018 et 2019) est un bel exemple de transposition parodique pour nourrir vos cours de français1.

L'ouvrage en détail  

Le pari des auteures est de résumer « en quelques pages de bulles malicieuses vingt romans classiques de la littérature française ».On l'aura compris, il s'agit de parler de littérature dite « classique », soit d'ouvrages fondateurs, touchant aux caractéristiques profondes de l'âme humaine et par là même intemporels... mais sans se prendre au sérieux.


Pour chaque roman classique envisagé, le même schéma est adopté : son auteur est dessiné en médaillon, suivi d'un court texte présentant l'œuvre (avec un résumé de l'intrigue, agrémenté par exemple d'informations sur son contexte de composition et sa réception). Cette première approche est conclue par quelques lignes essentielles sur l'auteur permettant d'en percevoir la personnalité et/ou le rôle majeur qu'il a pu jouer dans l'histoire de la littérature. Le tout est exposé sur un ton décalé un peu facétieux, où l'on qualifie La Comédie humaine de « série avant l'heure », où il est révélé que Gatsby, à sa parution, a été « un flop, qui fera trois petits tours et puis s'en va en librairie » et que Georges Sand comptait parmi « ses fans » Émile Zola et Marcel Proust, excusez du peu.

L'œuvre est ensuite résumée sous forme de bande dessinée souvent en 16 cases (voire un multiple de 16 pour les plus longues). Les vignettes (dont les bords n'apparaissent pas) sont systématiquement garnies d'une didascalie et d'un dessin comprenant souvent des phylactères permettant de saisir l'essentiel de l'action. 

Prenons l'exemple du début du Malade imaginaire : les premières cases sont consacrées à la présentation des personnages et de leur rôle dans l'histoire. 

Une certaine distance prise par rapport à l'action dépeinte est omniprésente dans le texte et l'image, ce qui ne manquera pas de faire sourire le lecteur (ici grâce à une référence qui n'échappera à personne). 

L'effet comique est également renforcé par le décalage entre la manière dont les personnages sont dessinés (en costume de l'époque du récit) et le langage très actuel, se voulant proche du parler « jeune » contemporain, qui leur est prêté.

De la même façon, l'intention profonde du personnage est souvent révélée de manière explicite, parfois presque naïve (exemple issu des Mémoires d'une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir).

Ces deux ouvrages constituent donc un recueil de parodies de certains classiques de la littérature française. Cette excellente façon de les dépoussiérer en en donnant une image dynamique et décalée plaira sans doute à un public adolescent (en plus de faire sourire les adultes). Cependant, toute médaille ayant son revers, quelques réserves sont à émettre.

Le ton décalé et outrancier distillé savamment dans chacune de ces adaptations prend immanquablement le pas sur l'intention initiale de l'œuvre source. Si ce type de changement de ton est le propre de la parodie, il a néanmoins pour effet, dans certains cas, de faire apparaitre certaines œuvres comme anecdotiques. La forme choisie devant faire correspondre chaque case à une action ou à un rebondissement, elle ne permet pas de rendre compte de leur profondeur. C'est notamment le cas pour des romans dont la valeur et la qualité se reflètent dans la complexité des personnages, leurs conflits intérieurs, leur évolution progressive tout au long du récit (voyez par exemple À la Recherche du temps perdu, Madame Bovary ou encore La Métamorphose de Kafka), des éléments certes difficiles à rendre à travers une case de bande dessinée. On n'en tiendra cependant pas rigueur aux auteures dont le parti pris est ouvertement celui de la dérision et du décalage.

En outre, pour prendre la mesure complète de l'effet parodique, la connaissance de l'œuvre source est indispensable. À cet égard, tous les romans traités dans les deux volumes ne conviendront pas à notre public, c'est pourquoi nous dressons ci-dessous la liste de ceux qui, nous semble-t-il, seraient davantage abordables avec des lecteurs adolescents :

Dans le premier volume d'Avez-vous lu... :
Les Malheurs de Sophie de la Comtesse de Ségur
Bel-Ami de G. de Maupassant
- Le malade imaginaire de Molière

Dans le deuxième volume d'Avez-vous lu... :
- Roméo et Juliette de W. Shakespeare
- La Barbe Bleue de Ch. Perrault
- Notre-Dame de Paris de V. Hugo
- L'Attrape-cœurs de J. D. Salinger


L'exploitation didactique

Malgré les quelques bémols qui viennent d'être émis, ces albums offrent des possibilités d'exploitation au cours de français à plus d'un titre. Étant donné la longueur et le caractère  plus résistant des œuvres abordées, une utilisation au deuxième degré de l'enseignement secondaire semble plus judicieuse, le programme de celui-ci prévoyant que l'élève soit mis en contact avec une œuvre culturelle, soit en s'y inscrivant (UAA 5), soit en s'exprimant à son sujet (UAA 6).

Les adaptations en images proposées par S. Bravi et P. Frey constituent, par leur intention et leur caractère humoristique, de beaux spécimens de parodies d'œuvres littéraires qui pourront servir d'exemples à des productions similaires à réaliser par les élèves (dans le cadre de l'UAA 5).

Pour familiariser les élèves avec ce genre particulier, elles seront étudiées d'abord en classe, en prenant soin de choisir des œuvres déjà lues. À cet égard, pourquoi ne pas combiner la visite de l'exposition Toutankhamon (à la gare des Guillemins jusqu'au 31 mai 2020) avec la lecture de Mort sur le Nil ? On dégagera ainsi la manière dont le texte est fractionné en 32 cases (ici, en prenant le soin de commencer par présenter les personnages). 

On s'attardera sur l'alternance des meurtres (« dead, dead, dead ») et de la poursuite de l'action...

ainsi que sur la manière, explicite (les dessins 26 à 30 sont grisés), de rendre un procédé de rétroaction présent dans le roman.

Évidemment, l'essentiel de l'analyse portera sur la manière dont le récit est parodié, à travers,  notamment, le décalage entre la didascalie (en haut de chaque case) et le dessin qui l'illustre.


Les élèves seront ainsi armés pour passer en phase de production à partir d'un autre livre lu. Il serait d'ailleurs intéressant que leur soit laissé le choix de la lecture. Rien n'oblige évidemment à ce que les romans choisis soient considérés comme des classiques. Les productions obtenues pourraient ainsi être compilées dans un recueil de la classe, à l'image de Avez-vous lu...

Selon les termes du programme, il s'agira de transposer de façon parodique3 une œuvre culturelle en en changeant le langage. L'élève sera donc invité à utiliser le langage iconique, à combiner avec du texte, comme c'est le cas dans la bande dessinée. Ces contraintes posées, sans doute sera-t-il libérateur pour certains de ne pas imposer le dessin comme moyen exclusif d'illustration, mais bien de les laisser chercher des images convenant bien au propos à représenter. À nouveau, les productions n'en seront que plus variées et certainement plus intéressantes. Pour aider les élèves, l'enseignant prévoira la réalisation de tâches intermédiaires (le découpage par exemple), afin de baliser le travail et d'arriver à la production de manière progressive. Par ailleurs, il adaptera évidemment ses consignes au niveau de lecture des élèves et aux caractéristiques des œuvres parodiées. 

À travers cette activité, de nombreux autres objectifs seront ainsi rencontrés, visant à l'acquisition de stratégies transférables à des lectures ultérieures :

  1. Manifester une lecture et donc une compréhension approfondie de l'œuvre. Pour en réaliser une parodie convaincante, respectant les rouages narratifs de l'œuvre-source, les élèves devront avoir saisi la nature des relations entre les personnages et les éventuels systèmes de valeurs qui les régissent, ainsi que les enjeux des différents évènements racontés. Ce haut niveau de compréhension atteint, ils seront à même de saisir les qualités de l'œuvre, l'éventuel message qu'elle transmet, voire l'efficacité du style de son auteur. 
  2. Acquérir petit à petit des schèmes de référence quant à la construction de tout récit. La comparaison de différentes parodies mettra en lumière les grands principes qui régissent la construction d'un récit et en assurent l'efficacité. Un schéma narratif élaboré pourra ainsi être davantage perçu des élèves à chaque nouvelle lecture. Les procédés narratifs tels que l'anticipation ou la rétroaction, le point de vue du narrateur ou l'ellipse trouveront ainsi une illustration différente, peut-être plus concrète et davantage parlante pour certains lecteurs.
  3. Prendre distance par rapport à une œuvre et manifester cette distance par la parodie. Le choix d'une production parodique permettra aux élèves de témoigner d'une lecture davantage personnelle de l'œuvre. En outre, cet exercice invitera à réfléchir à l'écart existant entre notre époque, son langage, ses mœurs et ceux décrits dans les œuvres sources. Cet écart sera mis en lumière par la parodie.
  4. Accroitre la motivation et la créativité. Nous pensons que la lecture de quelques planches d'Avez-vous lu fera naitre des sourires sur les visages des élèves et contribuera à démystifier la littérature avec un grand L, leur offrant ainsi l'occasion d'en rire et de s'y intéresser sans complexes. La phase de production leur permettra d'exprimer leur créativité en choisissant (ou en créant) eux-mêmes les illustrations les plus adéquates à leur propos, tout en respectant le récit émanant de l'œuvre-source.

D'autres exemples d'exploitations possibles 


Pour réaliser des tâches d'écriture un peu différentes (relevant de la synthèse et du résumé), la rédaction des textes introductifs pourra également être proposée aux élèves. En plus de manifester leur compréhension fine de l'œuvre, ils devront également s'intéresser à son contexte de production et à sa réception. Cette démarche les aidera à faire des liens entre différentes productions artistiques voire historiques et ainsi contribuer à élargir leurs connaissances plus générales sur le monde.

Texte introducteur du Malade imaginaire (vol. 1, p. 141)

Les deux volumes peuvent également servir de support pour une première approche d'une œuvre qui n'aurait pas encore été lue, dans l'optique de familiariser les élèves avec la littérature. Pensons par exemple à Roméo et Juliette (pièce de théâtre qui, même s'ils ne l'ont pas lue, n'est pas inconnue des élèves). Il s'agirait de leur proposer une planche et de leur faire formuler des hypothèses sur l'action ou le passage représentés, pour ensuite découvrir l'original et évaluer le décalage, la distance prise par les auteures.

En brassant plus large, ce support pourrait permettre de réaliser des comparaisons entre ouvrages d'une même époque et d'un même courant, afin d'en dégager les caractéristiques communes (thèmes, schèmes et procédés narratifs, types de personnages). Au fil de ses lectures, l'élève se crée alors un horizon d'attente (Jauss, 1978), il est ainsi davantage outillé pour ses lectures ultérieures, s'inscrivant dans une même époque ou un même courant.  

De nombreuses activités didactiques sont donc réalisables à partir de ces deux volumes dont la lecture ravira également le professeur de français, même (et surtout) s'il n'a pas (encore) lu tous ces classiques !


Un ouvrage indispensable pour briller en société et assurer au cours de français, ou tout simplement  vous donner envie de lire ou de relire ces incontournables des Belles-lettres !4


Amélie Hanus




1 Dans le même ordre d'idée, voir l'article publié par Aurélie Cintori dans DUPALA consacré aux œuvres littéraires en version brève de Loïc Gaume et Henrik Lange.
https://dupala.be/article.php?...

2 Extrait de la quatrième de couverture.

3 Programme de français du Deuxième degré de transition, FeSec, 2018, p. 50.

Extrait de la quatrième de couverture.

Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

Réagissez à cet article

Derniers articles

Une boite à outils comprenant différentes activités d'animation

Le nouveau roman de Bernard Gheur

Des jeux lors de cours de français

La mise en voix : un atout pour une lecture approfondie des contes

Un manuel précieux pour converser en français