Chanson (3) : Balance ton ... avis ! ANGÈLE s'invite au cours de FLE

Sur la base de la chanson d'ANGÈLE, cet article propose des pistes d'activités de genres variés pour travailler l'expression orale et en particulier l'acte de parole « donner son avis ».

Comme annoncé dans le premier article de notre série « Chansons », nous vous suggérons quelques perles à proposer en classe, ici de FLE, permettant d'affuter l'écoute, la compréhension, mais aussi la réflexion de nos apprenants. Avec Balance ton quoi, le tube quasiment planétaire d'ANGÈLE, voici quelques activités imparables pour faire parler vos apprenants. Vous verrez : le plus difficile sera de les arrêter !


En préambule...

Pourquoi ANGÈLE ?

Nos apprenants allophones vivent en Belgique, ils sont connectés, à la page, abonnés aux chaines Youtube et branchés sur Instagram. Bref, ils ont accès à l'océan d'informations que contient Internet. Certains d'entre eux, tout tchèques, espagnols, turcs ou allemands qu'ils soient, connaissent même ANGÈLE. Certains l'ont découverte à leur arrivée chez nous, d'autres la connaissaient déjà précédemment, même si, de leur propre aveu, ils ignoraient qu'elle était belge.

Comment en serait-il autrement ? ANGÈLE est un véritable phénomène, à l'image de STROMAE à ses débuts. Elle a vendu rien de moins que 500 000 exemplaires de son premier album, intitulé Brol (le deuxième, Brol, la suite, prend d'ailleurs le même chemin). Un chiffre qu'il faut associer à sa popularité sur les réseaux sociaux (nombre de « followers », de fans sur Facebook, Instagram (2,2 millions), d'abonnés à sa chaine Youtube (1,1 million) ...)

Les raisons de ce succès ?

Des rythmes qui fonctionnent, des mélodies efficaces et répétitives, des texte simples et percutants, des thématiques décrivant parfaitement les inquiétudes portées par sa génération et, dans le cas qui nous occupe, une forme d'engagement (ici contre le sexisme) qui reflète des préoccupations qui y trouvent une réponse bien sentie.

ANGÈLE fait donc partie de la culture populaire belge actuelle. En témoigne notamment le titre de son album, Brol, qui n'a pas manqué de susciter quelques interrogations quant  à la signification du mot, dans la presse française. Ce terme désignant "une accumulation d'objets sans valeur, ou le désordre"  est pourtant entré dans le Petit Robert en 2008, avec nombre de ses compatriotes (entendez des mots utilisés en Belgique et inconnus en France) tels que buser, carabistouille, copion, guindaille et bien d'autres. Le français de Belgique reste un grand pourvoyeur de vocabulaire, comme l'explique le linguiste Michel FRANCARD :« depuis le IXesiècle, bien avant certaines régions de France, le français était connu, pratiqué et diffusé en Wallonie et en conséquence, celle-ci constitue l'un des berceaux de la francophonie et un endroit où les langues régionales sont parmi les plus vivaces »1.

Si c'est assurément la popularité d'ANGÈLE et la diffusion considérable de ses chansons qui les attirent, on comprend aisément que connaitre le personnage et ses succès puisse contribuer à développer chez les jeunes apprenants un sentiment d'appartenance et d'identification avec ce pan de la culture belge (et sans doute européenne) auquel elle leur donne accès.

L'activité

Cette séquence suit un schéma didactique classique de compréhension orale :

1) Phase d'écoute et de compréhension (globale, puis fine et détaillée)
2) Phase d'exploitation plus grammaticale autour de structures linguistiques intéressantes émanant du document
3) Phase de réinvestissement par le biais d'une activité orale


C'est sur cette dernière phase que nous nous concentrerons pour proposer deux types d'activités : le débat et le jeu de rôles, qui permettront de  travailler l'acte de parole « donner son avis ». Cette activité peut être proposée en classe de FLE avec des apprenants de niveau B1 ou B2, qui seraient plutôt de grands ados ou des adultes pour un débat plus riche.


Comme indiqué ci-dessus2, le locuteur de niveau B1 sera notamment capable de raconter une petite anecdote contextualisée pour illustrer son point de vue. Il sera par ailleurs en mesure d'exprimer son avis au moyen de structures simples du type :

- Je (ne) suis (pas) d'accord avec Angèle...
- Pour moi, il (ne) faut (pas)...
- Je trouve que c'est exagéré, incroyable, inadmissible, scandaleux...
- Je pense que c'est normal, juste, correct...


Le locuteur B2 sera, quant à lui, en mesure d'argumenter davantage et de produire un propos plus structuré et nuancé. Il utilisera alors des structures subordonnées et articulées, voire faisant intervenir le subjonctif, du type :

- Il est intolérable qu'une telle situation se produise parce que...
- Je suis d'accord avec vous à condition que ...

Quelles sont les difficultés de compréhension rencontrées ?

Avec des apprenants de ce niveau, la compréhension globale de la chanson (après une première écoute sans les paroles) ne devrait pas poser de problème surtout avec le soutien du clip qui l'accompagne. Les images de dénonciation du sexisme, ainsi que la métaphore du tribunal qui l'émaillent, sont très claires. Si besoin était, la petite saynète qui l'interrompt en milieu de chanson (min. 2:00 à 3:15), sur laquelle nous reviendrons, permet de lever les derniers doutes.


Cliquez ici pour consulter les paroles de la chanson


Si le sujet de la chanson parait limpide, son titre l'est sans doute moins. Balance ton quoi... est donc construit sur la formule Balance ton porc. Pour rappel, suite à l'affaire WEINSTEIN (ce producteur de cinéma hollywoodien accusé par plusieurs actrices de harcèlement sexuel), un mouvement était né sur les réseaux sociaux (et essentiellement Twitter), introduit en anglais par le hashtag « metoo » et en français par la formule "Balance ton porc"3. Sous ces désignations, les victimes étaient invitées à dénoncer nommément leur harceleur par le biais du réseau social. Il s'agit donc bien là d'un culturème, au sens de « mots à charge culturelle partagée »4, qui implique donc que le récepteur ne perçoive pas l'intégralité de son sens s'il ne maitrise pas la dimension (ou charge) culturelle qu'il contient.

Un sujet qui fait parler

Il arrive que le professeur éprouve des difficultés à faire parler les apprenants, à obtenir autre chose que des réponses monosyllabiques et à leur faire produire des réponses argumentées. Avec un tel sujet (le sexisme ou plus largement les rapports hommes-femmes), rassurez-vous, c'est l'inverse qui se produit : vous aurez du mal à les arrêter !
Des précautions s'imposent cependant car, si chacun a un avis sur la question, il s'agit d'un sujet très sensible dans certaines cultures. Aux enseignants de voir s'ils osent s'y risquer en fonction de leur public. L'exploitation de cette chanson en classe peut être un excellent support pour l'ouverture culturelle, à condition qu'elle soit possible. Il est par exemple envisageable d'utiliser les situations évoquées par la chanson comme point de comparaison.
Ex. J'ai remarqué qu'en Belgique (ou en France), il arrive que ... [sans forcément que les apprenants se prononcent sur ce qui se passerait chez eux]
Connaissant ses apprenants, le professeur de FLE sera en mesure de décider si ce genre de sujet peut être abordé dans sa classe ; l'avantage du clip d'ANGÈLE est qu'il permet d'aborder les choses avec un certain humour, ce qui, on le sait, vient au secours de l'enseignant dans de multiples situations.

 

Exploitation orale

Nombreuses sont évidemment les possibilités d'exploitation orales à réaliser à partir de ce document.

1. L'image comme déclencheur de la parole

En phase d'écoute et de compréhension, un simple arrêt sur image dans le visionnement du clip offrira un support à la prise de parole des apprenants à l'aide de questions simples :

- Que voyez-vous ? Comme entrée en matière, l'apprenant est d'abord amené à décrire l'image, ce qui permet au minimum d'évoquer du vocabulaire et de rappeler certaines structures de base (comme les présentatifs, par exemple).
Pourquoi ces hommes font-ils de la course à pied avec des fausses (plantureuses) poitrines ? Pourquoi sont-ils encouragés par des femmes ? L'apprenant est alors amené à faire des inférences, en mettant en lien le contenu du texte de la chanson avec ce qu'il observe sur l'image, de manière à en comprendre le message.
- Pour toi, est-ce que cette scène est drôle ? C'est ici la formulation du sens personnel qui est demandée à l'apprenant qui doit ainsi mettre des mots sur l'effet de cette saynète sur lui.


2. La discussion-débat

À l'issue de la phase de compréhension, on ne manquera pas de demander aux apprenants d'exprimer leur ressenti plus global, leur avis quant au message véhiculé par la chanson. C'est à ce stade qu'il s'agira de prendre quelques précautions quant au public et à sa sensibilité, s'agissant ici d'émettre une opinion personnelle.

En fonction du niveau des apprenants, le professeur imposera des structures linguistiques déjà connues à utiliser et en profitera pour en introduire de nouvelles. On tentera d'agrémenter l'habituel « je ne suis pas d'accord », d'une justification par quelque argument (parce que...), voire d'introduire des structures différentes :

- Pour moi, pour faire changer les choses, il faut...(+ que + subj.)
- Je trouve que c'est essentiel de...
- Mais pourquoi ne pourrions-nous pas...

Ce type d'exercice oral, en plus de dynamiser la leçon et de rendre les apprenants actifs dans leur production, contribuera à fournir à l'apprenant un panel plus large de moyens linguistiques de donner son avis, de s'exprimer de manière plus nuancée, ce qui est l'un des objectifs primordiaux à partir du niveau B1.

Pour éviter les discussions trop délicates, une autre option est de baliser davantage l'échange, par le biais de contraintes libératrices plus ou moins importantes. Le professeur peut par exemple proposer plusieurs situations ou anecdotes illustrant le sujet abordé, dont il s'agira, d'abord, de discuter en binôme, puis de débattre en groupe.

En voici quelques exemples :

Jean paie toujours l'addition quand il va au restaurant avec une femme.
Quand un homme me cède sa place ou me tient la porte et me laisse passer, je suis vexée.
Les femmes qui sortent en minijupes risquent de se faire importuner, c'est normal !
En Russie, les femmes ne peuvent pas conduire les bus parce que c'est un métier trop difficile, trop fatigant pour elles.

NB : C'est vrai ! Dans la Constitution russe figure une liste de plusieurs dizaines de métiers interdits aux femmes, parmi lesquels, bucheron et ... chauffeur de bus. Même si d'aucuns vous diront que cela vaut sans doute mieux vu l'état des bus en Russie, et si, on peut l'espérer, cette liste est un vestige du passé, sa présence dans le document fondateur d'un pays laisse malgré tout songeurs (et songeuses).

Ces situations sont donc au nombre de quatre et couvrent des cas de figure différents (afin que chacun trouve à s'exprimer sur au moins l'une d'entre elles). Laisser le choix de la situation à traiter aux participants contribue à les motiver et à les rassurer car ils ont le loisir d'opter pour ce qui les inspire le plus. Par ailleurs, elles sont suffisamment concrètes et ancrées dans la réalité pour éviter l'écueil de réponses monosyllabiques ou des lapidaires « aucune idée ».

3. Le jeu de rôles

Il s'agit d'un genre oral abondamment pratiqué dans le cadre des cours de langue et dont l'efficacité n'est plus à démontrer. Par son caractère concret, sa mobilisation de la personne dans son intégralité (corps, voix et intellect), le jeu de rôles offre un contexte d'apprentissage motivant, dynamique et efficace tout en favorisant la mémorisation. Pour toutes ces raisons, il est pratiqué en phase de découverte d'une nouvelle thématique (activité fonctionnelle ou mise en situation), mais plus souvent encore en phase de réinvestissement, car il permet de vérifier l'intégration de nombreux éléments : structures linguistiques, paramètres de la voix, prononciation, production orale spontanée, etc.  Pour être bien réussi et permettre de véritables apprentissages, le jeu de rôles demande cependant un certain cadrage de la part de l'enseignant.

On ne s'attardera pas ici sur les exercices classiques de type « à la boulangerie », « chez le médecin » ou « l'entretien d'embauche » car il s'agira de mener l'apprenant à exprimer une opinion construite en se glissant littéralement dans la peau d'une personnage.

Pour mettre les apprenants dans les conditions de mener cet exercice complexe à bien, il s'agira de le baliser précisément. Les contraintes libératrices se traduiront par :
- une description approfondie des rôles de chacun ;
- un scénario (avec éventuellement une fin imposée) ;
- un nombre de répliques (par personne) ;
- d'éventuels accessoires à utiliser pendant le jeu.

Une telle activité trouvera donc avantageusement sa place à la fin de la séquence et après la réalisation des exercices successifs préalablement décrits.


Le jeu proposé s'inspire directement de la scène du clip, qui évoque une séance de coaching antisexiste, telle une réunion des Alcooliques Anonymes, que les apprenants auront visionnée durant la séquence. Sans bien sûr la reproduire telle quelle, ils sont donc armés pour passer en phase de production et jouer eux-mêmes une saynète dans le même esprit (et le même contexte), en assumant un rôle assigné au préalable.

Des exemples de descriptifs de rôles :

Angèle : animatrice/modératrice du débat
- Tu es chargée de former le groupe à détecter les moments/actes de sexisme pour pouvoir les éviter ou réagir de manière adéquate quand ils se présentent. Pour ce faire, tu demandes à tes étudiants comment ils réagiraient s'ils voyaient une femme se faire importuner dans la rue par un homme.
- Tu es une femme décidée, intelligente, qui ne se laisse pas faire, tu as beaucoup d'autorité. 

Jean-Paul : étudiant en formation « sexisme »
- Tu réponds le plus rapidement possible aux questions de l'animatrice pour te faire apprécier d'elle.
- Tu es le premier de la classe, qui répète ce que dit l'animatrice, mais qui ne réfléchit pas beaucoup.

Jean-Hugues : étudiant en formation « sexisme »
- Tu es un séducteur né, tu as toutes les filles que tu veux, mais elles te reprochent tes attitudes sexistes, c'est la raison pour laquelle tu t'es inscrit à la formation.
- Tes interventions montrent que tu n'as pas encore bien compris en quoi consiste exactement le sexisme. 

Le scénario :
La scène se déroule dans un groupe de formation sur l'antisexisme. Un débat nait entre vous suite à la question d'un membre du groupe. À la fin de la scène, celui-ci se fait exclure car il n'a décidément rien compris.


Après une phase de préparation individuelle, les participants auront à se produire face à un public, constitué des autres membres de la classe, qui se verront confier une tâche d'écoute, du type « observe bien tel personnage, car tu devras être capable de décrire son caractère à l'issue de la scène ».

Exploiter un tel exercice pour qu'il soit riche d'apprentissage n'est pas chose aisée, comme souvent quand il s'agit de l'oral. Pour la correction de la langue, on ne saurait que conseiller de prendre note de quelques structures (maximum trois) à corriger en priorité lors d'un feedback donné à l'apprenant juste après la prestation.


Conclusion

L'écoute de cette chanson en classe de FLE contribuera sans nul doute à libérer la parole des apprenants. Les activités orales envisagées permettront à tous de s'exprimer, que ce soit sur un ressenti personnel ou sur des situations proposées. Les apprenants verront ainsi s'élargir le panel de structures linguistiques dont ils disposent pour donner leur avis, un acte de parole essentiel pour prendre sa place dans la vie sociale. À cela s'ajoute une dimension culturelle : c'est du belge. Préparez-vous à des discussions riches et animées !


Amélie HANUS


1 « L'entrée du brol au Petit Robert », dans La Libre Belgique (7/11/2007). En ligne : https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/l-entree-du-brol-au-petit-robert-51b8952ce4b0de6db9b06893

Le CECR en synthèse : http://www.sciencespo-lille.eu/sites/default/files/cecrl.pdf

Pour un résumé de l'origine du hashtag, voir l'article en ligne de l'Obs https://www.nouvelobs.com/societe/20171016.OBS6059/affaire-weinstein-comment-est-ne-balance-ton-porc-le-hashtag-contre-le-harcelement-sexuel.html

4 Luc COLLÈS, « Enseigner la langue-culture et les culturèmes », dans Québec français, n°146 (2017), p. 64.

Auteur

Amélie Hanus

Maitre-assistante en français, didactique du français et du FLES, professeure d'italien. Intérêt particulier pour la littérature, la lecture, la musique (classique et jazz), l'organisation d'événements culturels, l'Italie, l'italien.

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