Album (27) : « Comment j'ai raté ma vie »

Découvrez ce petit album riche en sens implicite et en enseignements moraux : « Comment j'ai raté ma vie » de Bertrand SANTINI et Bertrand GATIGNOL.





Informations bibliographiques

Auteur : Bertrand SANTINI
Illustrateur : Bertrand GATTIGNOL
Editeur : Grasset Jeunesse
Format : 21 X 16,7 cm

Le mot de l'éditeur

Quand j’étais petit, j’habitais un immense château, caché au cœur d’une forêt magique, où tous les jours il faisait beau. (...) Mais un jour, j'ai grandi...
Un petit bijou d'ironie qui repose sur le rapport texte/image, et interroge sur le regard que l'on a sur sa vie, et nos façons de vivre... Intense, interpellant, drôle et grinçant, cet album interroge chacun de nous, petits ou grands : qu'est-ce que réussir sa vie ? Est-ce devenir riche, se conformer au regard des autres, ou garder intact l'émerveillement et les trésors qui nous ont construits ?  Le bonheur passe-t-il par les richesses matérielles, ou celles que nous conservons au fond de notre cœur ? Pour tous ! À partager sans modération !

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TEXTE

Le titre de l'ouvrage, sous la forme d'un constat (« Comment j'ai raté ma vie »), pourrait laisser supposer une série de complaintes, ponctuées de regrets et, donc, une tonalité plutôt négative. Toutefois, le sous-titre de l'album (« Ou comment ne pas rater la vôtre ») compense cette première impression et, sous la forme de conseils, oriente la finalité de l'ouvrage vers une vision plus optimiste. En effet, à ce stade, rien n'est encore joué ! Le lecteur, à partir des conseils formulés, peut encore reprendre sa vie en main et en modifier le cours...

L'organisation de l'album se veut minimaliste. Nous trouvons, d'un côté, le texte (en page de gauche) faisant face à l'illustration, de l'autre côté, qui lui est associée (en page de droite). Les quelques phrases de l'album sont volontairement décousues, découpées par les illustrations, ce qui donne l'impression d'un récit qui progresse lentement, à l'image du temps de notre vie. Parfois, seul un adjectif tient lieu de contenu texte et rythme différemment la narration, en successivité. 

Dès lors, un travail lexical complémentaire devra être mené avec les lecteurs, afin d'affiner leur compréhension de l'album. Si la connaissance des termes comme vaniteux, vulgaire, misérable et moche peut paraitre aisée de prime abord, le fait de comprendre ces adjectifs dans leurs multiples acceptions est important, afin de percevoir le sens spécifique dans lequel ils sont employés. Dans le cas contraire, l'élève n'accèdera pas à la portée cynique et dénonciatrice des propos. Sa compréhension de l'album en serait fortement altérée. Cette richesse lexicale constitue, à nos yeux, une première difficulté et donc une première « résistance » pour les lecteurs. Il conviendra d'outiller ces derniers afin de leur permettre de développer leurs compétences de lecture fine. 


IMAGE

Les illustrations de l'album fonctionnent, elles aussi, sur un mode minimaliste. La dominance du dessin en noir et blanc produit un effet de désolation. Tout semble triste dans les images, même si elles représentent des moments plutôt positifs de la vie d'un individu (ex : la réussite scolaire, le mariage, la naissance d'un enfant, les vacances...). L'unique touche de couleur se veut ponctuelle et peu présente. Il s'agit du rouge, que l'on découvre dès la couverture, grâce au petit lapin et au macaron apposé qui fait penser à une plus-value marketing. Dès cette première de couverture, les essentiels sont posés. À ce titre, il pourra être intéressant d'effectuer avec les élèves un travail d'émissions d'hypothèses au départ de cette première de couverture, puis de vérifier ces dernières au terme de la lecture de l'album et de son exploitation. 

Dans la première partie de l'album, relatant l'enfance du narrateur, le lapin coloré apparait à plusieurs reprises et égaye ponctuellement certaines planches. Toutefois, au milieu de l'album (pp. 22-23), le récit bascule. Le narrateur nous confie : « Mais un jour, j'ai grandi... » Quant à l'illustration, elle nous montre que l'enfant et le lapin se séparent, chacun empruntant une voie différente. Cette page centrale constitue une véritable charnière dans la construction du récit. Elle réalise la césure entre la première partie de l'album plutôt optimiste, candide et drôle, et, la seconde partie de l'album (relatant l'âge adulte) désabusée, triste et cynique. 


Ce petit lapin rouge se veut le trait d'union entre l'individu et ses rêves d'enfants, ses valeurs intrinsèques. Une fois l'âge adulte arrivé, la plupart des idéaux défendus dans la première partie du récit ne sont plus mobilisés, pire, certains sont même reniés, entrainant un mal-être et un désespoir chez le narrateur. La difficulté pour les élèves consiste à identifier la modification de la tonalité entre les deux parties de l'ouvrage. L'image seule ne peut les y aider puisque les illustrations demeurent dans les mêmes rapports chromatiques (noir et blanc). L'unique indice visuel apporté par les images se situe dans l'absence de la touche de couleur, inexistante dans la deuxième partie de la narration.

Toutefois, le récit ne se clôture pas sur une note pessimiste puisque la dernière planche de l'album nous offre une fin ouverte, grâce à une double page muette (sans texte) qui nous montre le protagoniste dans un âge bien avancé retrouvant son lapin d'enfance. Cette dernière illustration (p. 43) répond à une autre illustration dépendant de la première partie du récit (p. 16) où le protagoniste enfant collection les bogues de châtaignes. Au terme de sa vie, le protagoniste renoue avec ses valeurs fondamentales (même attitude, même positionnement). Même si le monde autour de lui a changé (cf. le châtaignier qui n'existe plus, qui a été coupé), il revient à ses fondamentaux : la boucle est bouclée...



RELATION TEXTE/IMAGE

La principale résistance de cet album, au niveau de l'élaboration du sens, réside précisément dans le rapport texte/image.  Comme expliqué précédemment, la narration fonctionne sous deux régimes différents : positif pour la première partie (l'enfance) et négatif pour la seconde partie (l'âge adulte). Cependant, et c'est là toute la richesse, la tonalité de chacune de ces deux parties émane d'une disjonction (c'est-à-dire d'une contradiction) entre l'énonciation du texte et celle de l'image. 

Dans la première partie de l'album, le texte narre des évènements positifs (exemples : « j'habitais un immense château », « au coeur d'une forêt magique », « il faisait beau », etc.). A contrario, les illustrations représentent ces situations, mais de manière (hyper)réaliste, voire cruelle (exemples : le château est en fait une maison délabrée, la forêt magique est une ville polluée et la météo est pluvieuse). De là nait le décalage entre la vision enthousiaste et candide de l'enfant (incarnée dans ses propos) et la réalité plus cruelle que lui impose son niveau de vie socioéconomique.

Dans la seconde partie de l'album, le narrateur est maintenant adulte. Il a cessé de se bercer d'illusions et il a grandi... Au point que son discours s'en trouve bouleversé. Les illustrations nous montrent des évènements de sa vie ponctués de réussites (cérémonie des diplômes, naissance d'un enfant, grand appartement luxueux, vacances exotiques). A contrario, le discours textuel porte un regard contrit et cynique vis-à-vis de ces prétendues réussites. Lors de cette deuxième partie, il sera nécessaire d'accompagner le jeune lecteur et de le questionner explicitement quant à cette relation texte/image. 

Prenons l'exemple de la double page (pp. 30-31) qui représente le protagoniste adulte dans un immense appartement parisien. L'adjectif qui l'accompagne est vulgaire (faisant suite au début de la phrase Je suis devenu... quelques pages auparavant). Pourquoi apparier cet adjectif à cette image ? En quoi la réussite économique permettant de vivre dans un tel appartement peut-elle être qualifiée de vulgaire ? Et plus loin, la double page (pp. 38-39) nous montre le protagoniste évoluant dans une réception mondaine, entouré de nombreuses personnes. Pourtant, le texte qui l'accompagne le qualifie de sans amis


Lors de ce difficile exercice, il conviendra de sensibiliser le jeune lecteur au fait qu'une compréhension fine résulte nécessairement d'un aller-retour entre le texte et l'image. Le sens, ici entendu comme dénonciation, n'émergera que lorsque les différents indices auront été collectés et organisés. Il sera nécessaire de ne pas se fier à une lecture superficielle qui perturbera nécessairement l'élève. Pourquoi dit-on que l'appartement est vulgaire alors que, au contraire, il sort de l'ordinaire, du commun ? Ou encore : pourquoi dit-on qu'il est sans amis alors qu'il est entouré de nombreuses personnes ? 

Plus pragmatiquement, si nous reprenons nos exemples, il s'agira de s'interroger sur les différentes acceptions de l'adjectif vulgaire. Quelles sont-elles ? Que nous dit le dictionnaire ? Au regard des différentes propositions, laquelle fait particulièrement sens par rapport à ce que j'observe ? Que penser de cette image ? Est-elle choquante, révoltante ? Pourquoi ? Qu'est-ce qui me parait inadéquat dans cette représentation ? Une fois ces différentes questions soulevées, il pourra plus aisément apparaitre que vulgaire, dans ce contexte, signifie « qui manque de délicatesse, qui fait preuve de grossièreté »1. De fait, l'illustration, de par la démesure et le luxe de l'appartement, cherche à dénoncer l'inégalité qu'une telle réussite engendre. Pourquoi un seul homme peut-il disposer de tant d'espace (inutile, au vu de l'agencement) alors que tant d'autres personnes n'ont pas suffisamment pour vivre décemment ? 

Quant à la notion d'amitié, elle devra elle aussi être affinée : qu'est-ce qu'un ami ? À quoi le reconnait-on ? Les amitiés sur les réseaux sociaux équivalent-elles à celles de la réalité ? L'illustration représente le protagoniste entouré de nombreuses personnes : pourquoi ne peuvent-elles pas être toutes ses amis ? Quels sont les indices que je peux observer et qui me renseignent quant à leurs relations  ? 



EN CONCLUSION

Vous l'aurez compris, cet album constitue une ressource privilégiée afin de développer les compétences de lecture fine des élèves. Le niveau de résistance élevé de ce dernier s'incarne dans le rapport de disjonction entre le texte et l'image. La portée ironique des propos du protagoniste adulte constituera, très certainement, la principale difficulté à surmonter et permettra à l'enseignant de servir de modèle et d'expliciter les démarches qu'il met en œuvre afin de surmonter ce qui, de prime abord, peut paraitre incohérent. Par ailleurs, les questions morales soulevées tout au long de l'ouvrage permettront aisément d'engager les échanges quant au sens global.


N’y allons pas par quatre chemins : cet album est insolent, drôle, pinçant. Aimé follement du premier au dernier mot. Toute la réussite de ce livre repose sur l’habile jeu de décalage entre le propos et l'illustration. (...) L'enfant poète devient un homme affabulateur qui ne sait plus rendre beau le monde qu’il observe. Les mots font mentir les images et le sourire tendre du lecteur devient rire jaune. Le décalage comique vient entailler nos représentations orgueilleuses de la réussite, malmenant sans vergogne les conceptions artificielles du bonheur. Quelles sont les lignes mensongères ? Quelles sont les illustrations qui traduisent le vrai, le sincère ? C’est là toute la beauté de la réflexion qui surgit de ces pages ironiques et contradictoires qui sèment le trouble et renvoient une curieuse image de chacun de nous dans ce brillant miroir de papier.

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Propositions de pistes d'exploitation


À titre de propositions, voici quelques pistes exploitation à privilégier au départ de la thématique de l'album :


1. Développer des démarches de lecture

Comme nous l'avons déjà souligné, le travail de recherche lexicale pourra être mené en lien avec les illustrations de l'album. Sensibiliser les élèves au rapport texte/image et au sens que ces deux canaux confèrent constitue une démarche importante dans l'acquisition de compétences de lecture fine. Les images pourront être utilisées afin d'inférer le sens de certains mots ou expressions. Une telle démarche constitue évidemment une compétence de lecture que l'élève pourra nécessairement réinvestir dans d'autres lectures. 


2. Lister les questions que l'album soulève

Suite à une lecture approfondie et accompagnée de l'album, il conviendrait d'interroger les élèves quant aux différentes questions soulevées par l'album. Un travail autour du sens global de l'album pourra être amorcé : que dénonce l'album ? À quoi cherche-t-il à nous faire réfléchir ? Quelles sont les grandes questions qu'il soulève ? 

Exemples de réponses attendues : Qu'est-ce qu'une vie bonne, une vie réussie ? Qu'est-ce que le bonheur ? Est-ce important de posséder de nombreuses choses ? Est-ce important d'être riche ? Est-ce important d'afficher une réussite économique et sociale ? Est-ce important d' être beau ? etc.

Dans cette perspective, la citation en exergue pourra servir de déclencheur pour la discussion. Il s'agit d'une déclaration de Jacques SÉGUÉLA (publicitaire et ami de Nicolas SARKOZY) : « Si à cinquante ans, on n'a pas une Rolex, on a raté sa vie. » 

Afin de contextualiser cette citation et de la discuter en classe, le texte de Patrick SAVIDAN (président de l'Observatoire des inégalités) pourra s'avérer un support éclairant quant à son analyse des enjeux qui se cachent derrière une telle affirmation. Par ailleurs, la lecture de ce texte engagé (de type argumentatif, prise de position) constituera également un exercice de lecture résistante pour de jeunes lecteurs, notamment suite aux multiples références dont il est question.

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3. Travail au départ de la thématique « Qu'est-ce qu'une vie réussie ? » 

Pour terminer, il conviendra d'interroger les élèves quant à leur propre positionnement : pour chacun d'eux, en quoi consiste une vie réussie ? Dans cet objectif, diverses méthodologies peuvent être envisagées : 

1) Un Photolangage : l'enseignant sélectionne une série de photos illustrant différents aspects d'une vie réussie au sens contemporain et consumériste (ex : une famille, une belle maison, un travail qui rapporte bien, beaucoup d'amis, de l'argent, des vacances de rêve, des objets luxueux, une grande popularité voire une célébrité, un compte Instagram avec de nombreux followers, etc.), mais également des illustrations plus métaphoriques, davantage tournées vers des valeurs morales (l'autonomie, la liberté, le respect de soi, le respect d'autrui, l'écologie, etc.).

Sélectionne une image de ton choix qui te permettra de compléter la phrase suivante : « Je pense que ma vie sera réussie si... » Explique ensuite ton choix à la classe.


2) Une analyse d'un sondage : au départ d'un sondage, il s'agira d'identifier les différentes dimensions d'une vie réussie. Qu'est-ce qui fait sens pour la majorité des gens ? Quelles sont les priorités qui vont régir leur vie ? À nouveau, il conviendra de renvoyer la questions aux élèves et de les interroger quant à leurs propres priorités. 

Observe le tableau ci-dessous. Parmi les items proposés, quels sont ceux auxquels tu accordes le plus d'importance ? Sélectionnes-en 3 et classe-les du plus important au moins important.

https://www.lepelerin.com/arch...

Cliquez ici pour consulter l'ensemble du sondage


3) Des citations philosophiques afin d'explorer les différentes réponses philosophiques et religieuses : l'enseignant sélectionne diverses citations issues de penseurs religieux et de philosophes, en lien avec la définition du bonheur, de la vie bonne, de la vie réussie. Cette étape pourrait également être l'occasion de découvrir les réponses apportées par différentes philosophies ou religions à la question du Bonheur.

Parmi les citations ci-dessous, choisis celle qui te plait le plus et explique pourquoi.

NietzscheVis de telle sorte que tu doives souhaiter revivre cette vie.
ConfuciusTous les hommes pensent que le bonheur se trouve au sommet de la montagne alors qu’il réside dans la façon de la gravir.
Marc-AurèleEn te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux.
Albert CamusTu ne seras jamais heureux si tu cherches continuellement de quoi est fait le bonheur. Tu ne vivras jamais si tu cherches toujours un sens à la vie.
Simone de BeauvoirLe secret du bonheur et le comble de l’art, c’est de vivre comme tout le monde en n’étant comme personne.
Saint-AugustinLe bonheur, c’est de continuer à désirer ce qu’on possède.
...

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4.  Sélection d'albums : « être/avoir »

La FWB propose « une sélection qui comprend 72 titres d’ouvrages de littérature de jeunesse. Cette publication est enrichie par plusieurs articles montrant l’intérêt de l'interrogation sur l'être et l'avoir à travers une discussion philosophique à hauteur d’enfant ; mettant en exergue cette problématique à travers une sélection d’albums par un auteur, éditeur, spécialisé en littérature de jeunesse ; offrant une réflexion sur le « trop » de jeux. »                                                                                                                                                    


Sélection albums : "avoir de quoi être"



5. Sélection de chansons : « être/avoir »

De multiples chansons issues du répertoire français dénoncent notre mode de consommation et l'importance accordée aux biens matériels plutôt qu'à l'être (au sens philosophique de l'existence).

Les deux plus connues sont certainement celles de Alain SOUCHON (Foule sentimentale) et de Jean-Jacques GOLDMAN (Les choses).





6. Prolongements actuels

Afin de concrétiser la réflexion et de la mener à propos d'évènements actuels et contemporains, deux situations proches du vécu des élèves pourraient être discutées, au regard des apprentissages réalisés précédemment :

1) Le Black Friday et sa tendance consumériste à outrance.


2) Instagram, Facebook, les réseaux sociaux, les stories et la nécessité de s'exposer, de paraitre plutôt que d'être.



Aurélie CINTORI



1  https://www.larousse.fr/dictio...

2  http://www.litteraturedejeunesse

Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

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