Forger son gout littéraire en participant à  un prix

Le Choix Goncourt de la Belgique est organisé à  l'initiative de l'Ambassade de France à  Bruxelles et mobilise des étudiants aussi bien francophones que néerlandophones. Il constitue une excellente occasion d'apprendre à  porter un jugement littéraire.

Dans le cadre du cours de littérature du bloc 3 du régendat en français, les étudiantes ont pris part au Choix Goncourt de la Belgique, prix destiné aux étudiants de l'enseignement supérieur flamand, bruxellois et wallon. Ce prix a été créé conjointement par l'Ambassade de France à Bruxelles, Passa Porta (la maison internationale des littératures à Bruxelles), l'Agence universitaire de la Francophonie en Europe de l'ouest ainsi que l'Alliance française Bruxelles-Europe. Chaque groupe d'étudiantes a disposé cette année de deux mois environ pour lire, évaluer et classer une série de neuf romans d'auteurs francophones présélectionnés parmi les nombreux livres de la rentrée 2019. Il s'agissait des neuf romans de la 2e sélection du Goncourt français, l'« original » donc, soit : 

Le ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena
Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah
Un dimanche à Ville-d'Avray, Dominique Barbéris
La part du fils, Jean-Luc Coatalem
Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois
Rouge impératrice, Léonora Miano
La terre invisible, Hubert Mingarelli
Soif, Amélie Nothomb
Extérieur monde, Olivier Rolin

C'est le 10 décembre dernier qu'a eu lieu, dans les salons feutrés et un tantinet rococos de la résidence de France, à Bruxelles, la réunion d'élection du lauréat suivie de la séance de clôture du concours proprement dit. Les établissements d'enseignement supérieur participants y avaient mandaté deux représentants : un juré et son suppléant (ce dernier, comme son nom ne l'indique pas, pouvait échanger à sa guise avec son condisciple et même faire valoir au groupe ses opinions et arguments). 

Au terme d'une discussion globalement courtoise, émaillée çà et là , m'a-t-on rapporté, de prises de bec (lorsqu'il a fallu défendre des romans difficilement défendables) et de piques ironiques (pour contrer des arguments jugés fallacieux), trois romans ont été plébiscités : Le ghetto intérieur  (Santiago H. Amigorena, éditions P.O.L.) a remporté le Goncourt belge, suivi de Le ciel par-dessus le toit (Natacha Appanah, Gallimard) et du lauréat du Goncourt français, Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon (Jean-Paul Dubois, les Editions de l'Olivier). La cérémonie d'annonce des résultats, ponctuée et rehaussée d'un excellent apéritif, a favorisé les rencontres, appréciées et jugées enrichissantes, entre les étudiants des différentes écoles de notre pays ; elle leur a permis par ailleurs d'échanger avec quelques personnalités, comme l'ambassadrice de France, Hélène Farnaud-Defromont, la ministre de l'Enseignement supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny ou encore l'écrivain Éric-Emmanuel Schmitt.

Ce prix était également une première pour l'auteur de ces lignes. J'aimerais d'ailleurs signaler d'emblée que ce qui m'a plutôt surpris dans ce concours, c'était le fait qu'avaient résisté aux deux sélections préliminaires quelques romans qui m'ont paru, à moi, aux étudiantes impliquées et à quelques-uns de mes collègues, très peu intéressants ou assez maladroits. Comment certains romans si peu rassasiants avaient-ils pu obtenir l'assentiment d'un jury essentiellement composé d'écrivains et se distinguer d'une masse de près de 330 ouvrages ? On aimerait parfois pouvoir assister aux réunions des sélectionneurs...

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'un tel constat nous renvoie brutalement à la subjectivité de notre jugement, ou plutôt à la relativité supposée de tout jugement : en  matière de littérature plus qu'ailleurs, chacun a ses gouts et ces derniers, comme les couleurs, ne se discutent pas, point. Pourtant, il semble qu'à une ou deux exceptions près, dont l'ambitieux Rouge impératrice de Leonora Miano, les jurés se soient globalement accordés sur la qualité respective des neuf romans en lice. Ne s'agit-il pas là d'une preuve qu'il est tout à fait possible de se livrer à une critique littéraire qui tende vers l'objectivité sans pour autant l'atteindre (ce qui supposerait un modèle unique du bon gout, excès symptomatique des régimes totalitaires) ?

Pour une critique éclairée (abandonnons l'idée d'objectivité)

Nous avons consacré un peu plus de trois heures de cours à la sélection du Goncourt de la classe et, bien que chaque participante n'ait lu que deux à quatre des neuf ouvrages en compétition, nous sommes parvenus sans mal à constituer un trio de vainqueurs potentiels, de même que nous avons écarté unanimement certains d'entre eux. Comment avons-nous procédé ?

Pour chaque livre lu, le lecteur était gentiment invité à compléter une fiche de lecture comprenant les rubriques suivantes : les références complètes de l'ouvrage, une reformulation globale de son contenu, les thématiques évoquées ou approfondies, les stéréotypes traités par ce contenu ainsi qu'une grille d'évaluation constituée des critères suivants :

Appréciation des personnages
Qualité de l'intrigue / du traitement des stéréotypes
Style d'écriture = forme
Complexité de l'écriture, des références = accessibilité du livre

Ces critères, déterminés avec l'aide des étudiantes sur la base d'extraits de romans lus en classe, n'étaient accompagnés d'aucun indicateur permettant l'évaluation. Néanmoins, le cours de littérature que suivaient les étudiantes leur a proposé de déterminer et de commenter des choix d'écrivains concernant essentiellement le dispositif narratif, le « recyclage » des stéréotypes thématiques, l'intégration du contexte historique, l'élaboration des personnages et le style syntaxique. J'espère qu'elles y ont puisé certains des termes qui leur ont permis de formuler une appréciation pour chaque critère, mais je ne doute pas un instant que c'est avant tout leur expérience de lectrice qui leur a fourni la plupart de leurs indicateurs d'appréciation.

Voici un bref florilège de jugements prélevés dans les fiches qui m'ont été envoyées :

Appréciation des personnages. On a aimé les personnages de Le ciel par-dessus le toit (Natacha Appanah) parce qu'ils présentaient des aspérités, des fêlures, des imperfections qui les rendaient authentiques et nous donnaient envie de nous intéresser à eux. Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, vainqueur du Goncourt français, donne à rencontrer des personnages également complexes, dont les destins particuliers, les faiblesses ou les petites manies les rendent vivants et attachants. À l'inverse, dans Un dimanche à Ville-d'Avray (Dominique Barbéris), les personnages ont paru moins développés, juste esquissés, voire assez fades : ils n'ont pas suscité la même empathie chez les lectrices. Même manque d'empathie envers les protagonistes de Rouge impératrice (Léonora Miano), mais pour d'autres raisons : bien que développés, ceux-ci nous paraissent assez lisses, prévisibles : les deux principaux étant supérieurement lucides et animés essentiellement de bonnes intentions.

La qualité de l'intrigue et le traitement des stéréotypes. Intrigue mince, peu étoffée, qui ne prend pas aux tripes, monotone, redondante, absente ou nombriliste (dans le cas des autofictions) : ces jugements ont été portés à l'encontre des romans les plus faibles de la sélection. Rouge impératrice propose une intrigue plus solide et potentiellement intéressante, mais celle-ci est engluée et diluée dans des développements rétrospectifs longs et systématiques (une histoire gâchée par une narration maladroite) ! Les romans que nous avons retenus ne l'ont pas été pour la complexité ou le caractère haletant de la diégèse, mais pour le rythme insufflé par la narration, la cohésion sous-jacente des évènements relatés ou encore le traitement novateur d'un sujet mainte fois rebattu en littérature.

Style d'écriture = forme. Fluidité et précision ont été les qualités les plus appréciées concernant l'écriture des ouvrages que nous avons lus. Nous avons apparemment apprécié qu'un texte se lise sans heurts et soit dans le même temps clair sur le plan référentiel. Les écritures plus suggestives ou au contraire plus riches ont été diversement évaluées : la richesse a nourri la pensée d'une lectrice, a donné à une autre l'impression de lire un dictionnaire ; le minimalisme suggestif à été assimilé par une lectrice à un habile clair-obscur, à de la vacuité par une autre.

Complexité de l'écriture, des références = accessibilité du livre. Les lectrices ont peu apprécié l'étalage, jugé surperflu, des références culturelles qui a pu rendre la lecture du Rolin fastidieuse. Le Nothomb (Soif) a paru peu accessible à qui n'était pas familier des évangiles. Pour le reste de la sélection, le fond culturel dans lequel s'inscrivait l'intrigue n'a pas constitué un frein à la lecture et, dans certains cas, a contribué à enrichir les connaissances des lectrices.

Le débat, lieu d'objectivation

Les critères qui précèdent (liste variable évidemment ; nous ne prétendons à aucune exhaustivité) ont donc parfois donné lieu à des jugements contradictoires : dans certains cas de haute complexité, l'abondance des références culturelles a pu passer pour une manifestation inutile d'un snobisme déplacé ou alors, être appréciée pour sa puissance d'évocation ; l'écriture simple ou élémentaire de l'un des textes a suscité de l'ennui chez certaines lectrices, du fait de sa pauvreté évocatrice, alors que d'autres ont senti dans cette même écriture de la délicatesse et des effets de clair-obscur qui soulignaient l'aspect évanescent ou mystérieux du contenu.

C'est à l'occasion du débat organisé en classe avant l'élection à Bruxelles que nous avons éclairci et nuancé nos perceptions parfois divergentes de faits textuels plus ou moins identiques. Nous les avons surtout étayées en les mettant clairement en relation avec le contenu ou la forme des textes. En procédant de la sorte, nous avons constaté que la plupart de nos jugements convergeaient et s'avéraient au final assez tranchés, ce que ne laissaient pas toujours percevoir les notes attribuées (une critique assassine pouvait s'assortir d'un consensuel 2/5). Nous avons choisi - à tort ? - de ne pas modifier ces notes.

Concluons 

L'appréciation est une étape inévitable de la lecture littéraire : on aime ou pas (ou moyennement) ce qu'on lit1. En principe bien disposé à l'égard du livre qu'on entame, on tâchera dès les premières pages d'y débusquer de quoi satisfaire notre envie de plaisir. Et cette recherche de plaisir sera sans doute plus efficace si l'on a bien identifié au préalable les paramètres susceptibles de le déclencher. D'un point de vue pédagogique donc, des objectifs de lecture formulés en termes de satisfaction et d'appréciation critériée contribuent assurément à une perception plus aboutie du sens et de la narration des textes.

Enfin, en formant des lecteurs capables de juger et d'exprimer clairement leurs prédilections et aversions, nous contribuerons certainement à mettre davantage en lumière, dans les librairies et les bibliothèques, les livres authentiquement réussis à côté desquels, détournés par des journalistes littéraires souvent peu enclins à trancher dans le vif2, nous passons.




Pierre-Yves Duchâteau



JOURDE P., « La possibilité d'une critique littéraire ». In : Quaderni, n°60, Printemps 2006. « La critique culturelle, positionnement journalistique ou intellectuel ?» pp. 107-117.

Lire à ce propos DUFAYS J.-L., LEDUR D. et GEMENNE L., Pour une lecture littéraire, Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2005.

Auteur

Pierre-Yves Duchâteau

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Enseigne le français comme langue étrangère en Communauté germanophone. Volontiers touche-à-tout.

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