Le genre textuel, un outil pour apprendre dans les disciplines scientifiques

Interview de Jean KATTUS à propos de l'exploitation des genres de textes spécifiques dans d'autres disciplines que le cours de français.

Les difficultés des élèves dans les disciplines scientifiques résultent souvent, selon leurs enseignants, d'une mauvaise maitrise de la langue. L'enseignement de la langue de scolarité doit-il être assuré par le seul professeur de français ? Celui-ci, par ailleurs, doit-il se cantonner à la seule littérature ? Certainement pas ! Le fonctionnement des genres de textes spécifiques aux autres disciplines que le français pourrait faire l'objet d'un enseignement explicite dans chacun des cours.


1. Mais d'abord, qu'est-ce qu'un genre textuel ?

Un genre textuel est un « ensemble de textes, plus exactement de productions langagières orales ou écrites qui, dans une culture donnée, possèdent des caractéristiques communes d'ordres communicationnel, textuel, sémantique, grammatical, graphique ou visuel et/ou d'oralité, souples mais relativement stables dans le temps ».1

Un exemple concret pour mieux comprendre : pour peu qu'on ait eu l'occasion d'en croiser dans sa vie, notamment à l'école, chacun d'entre nous reconnaitra facilement une fable : c'est bien un texte qui a pour intention dominante de donner une leçon de vie, une morale (« La raison du plus fort est toujours la meilleure » ; « Rien ne sert de courir, il faut partir à point », etc.) tout en racontant une histoire qui met en scène des animaux doués de parole, et cela dans une forme versifiée.


Ces productions langagières qui appartiennent au même genre, à la même famille, présentent des caractéristiques communes, d'ordre communicationnel d'abord. Prenons l'exemple des articles de vulgarisation scientifique publiés par exemple dans une revue pour jeunes comme Science & vie Junior. L'énonciateur a pour intention de communication d'informer son lecteur sur un sujet précis relatif au domaine des sciences. Il s'adresse à un non-spécialiste, dans le cadre d'une revue de vulgarisation qui se veut, si le destinataire est jeune, attractive et si possible divertissante. 

Cette situation de communication spécifique va bien entendu conditionner la forme que prendra cette production langagière : l'organisation du texte, le choix du lexique, les choix grammaticaux, la présentation du texte sur la page et tous les choix graphiques ou, si l'on est dans le domaine de l'oralité, les choix qui touchent à la voix, etc.

Ces caractéristiques d'ordres divers sont donc communes à l'ensemble des productions langagières appartenant au même genre, et relativement stables dans le temps. Mais elles sont souples. Je les appellerais volontiers des régularités. L'auteur du texte peut en effet choisir de s'en éloigner partiellement, il n'est pas emprisonné dans un carcan rigide. Néanmoins, celui qui entame la lecture d'un texte appartenant à un genre précis en connait le fonctionnement et a donc des attentes par rapport à ce qu'il va y trouver, ce qui oriente ses stratégies de lecture. Il existe ce que l'on appelle un pacte de lecture entre l'auteur et le lecteur qui doit être respecté pour que la communication fonctionne bien. 

 

2. Peut-on dire que le genre textuel fait partie de la dimension culturelle d'un document ?

Je dirais plutôt que la notion de genre textuel intègre la dimension culturelle. Un texte est en effet produit dans un espace-temps précis, qui en conditionne la production et la réception.

En effet, on constate que les genres de textes apparaissent et disparaissent au gré de l'histoire : aujourd'hui, on n'envoie plus de télégrammes, mais des courriels ou des sms.

D'autre part, si on se déplace dans l'espace, les variations culturelles à l'intérieur d'un même genre textuel sont très importantes. Les caractéristiques de la production-réception d'un cours de français au Bénin ou au Sénégal par exemple (un genre de texte oral) n'ont pas grand-chose à voir avec celles d'un cours similaire en Belgique. Les caractéristiques du genre textuel « cours » dépendent donc grandement de la dimension culturelle liée au lieu de production et de réception.  

Enfin, au sein d'une même culture et d'une même époque, un article de vulgarisation scientifique n'aura pas les mêmes caractéristiques s'il s'adresse à des adultes ou à des adolescents : celles-ci dépendent donc de la culture générationnelle du destinataire de l'article.


3. En quoi le genre textuel peut-il être un « outil pour apprendre » que les enseignants de disciplines pourraient enseigner dans leurs classes ? Pourriez-vous donner un exemple d'activité ?

La connaissance du genre, de son fonctionnement et de ses caractéristiques constitue indéniablement un outil important pour comprendre ou produire des textes. Connaissant par exemple la structure d'un article, le lecteur va pouvoir trouver rapidement, avec efficacité, les informations qu'il cherche dans le texte. Sans connaissance de cette caractéristique textuelle, il ne pourra que très difficilement mener à bien sa lecture en mettant en place les bonnes stratégies. C'est parce qu'un article annonce clairement au lecteur son contenu, dans son titre, son chapeau, son introduction, ses intertitres, les titres de ses encadrés, que le lecteur peut mettre en place des stratégies de lecture efficaces qui consistent à survoler le texte, à laisser tomber ce qui ne l'intéresse pas, à repérer ce qui peut constituer une réponse à la question qu'il se pose, puis à approfondir la lecture du passage ainsi sélectionné. 

Les bons lecteurs maitrisent donc non seulement différentes stratégies de lecture, des savoir-faire, mais aussi des savoirs sur le fonctionnement des textes qui leur permettent de pratiquer une lecture experte. Les lecteurs débutants, au contraire, ne connaissant pas le fonctionnement des différents genres de textes, appliquent sans discernement à tous les textes qui leur tombent sous les yeux la même stratégie de lecture, celle qu'ils connaissent le mieux et qu'ils ont apprise lorsqu'ils sont entrés dans l'univers de l'écrit, c'est-à-dire la lecture linéaire de A à Z, qui constitue alors un obstacle à la compréhension du texte et donc aux apprentissages liés à son contenu.

L'enseignant de sciences devrait donc à mes yeux se préoccuper d'enseigner les caractéristiques des genres de textes que l'élève rencontre dans le cadre de ses cours. Et pour cela, je suggère de procéder en proposant aux élèves de lire différentes productions langagières toutes centrées sur le même sujet (par exemple le lapin), mais relevant de genres textuels différents : un album de jeunesse documentaire racontant la vie d'un petit lapin, la notice explicative d'un aliment pour lapins, un extrait de manuel de biologie, un reportage audiovisuel sur la vie des lapins dans la nature et en captivité ou encore un article de vulgarisation sur le sujet. Ainsi, par la comparaison, les élèves seront amenés à percevoir et à observer les caractéristiques formelles de chacun de ces genres de textes (leurs structures, leurs choix lexicaux et grammaticaux, leurs options graphiques) et, par la réflexion, à en déduire les caractéristiques communicationnelles qui les régissent : Qui prend la parole dans ce texte ? Pour s'adresser à qui ? Dans quel but? 

  Quelques genres de textes en lien avec le cours de sciences  :
      Le documentaire audiovisuel
      La capsule d'information
      Le reportage
      L'article de vulgarisation scientifique dans un journal, une revue, sur le web
      Le chapitre de manuel scolaire ...
  = genres de textes à dominante descriptive et explicative

Les apprentissages réalisés peuvent par la suite, dans une logique spiralaire, être réinvestis lorsqu'on abordera d'autres documents parlant d'autres sujets, dans d'autres contextes : « Ce nouveau texte sur le cycle de l'eau se rapproche de quel texte découvert ensemble au moment de notre étude sur le lapin ? A votre avis, quelle intention générale l'auteur du texte poursuit-il ? Sur quoi peut-on se baser pour l'affirmer ? A quel type de lecteur s'adresse-t-il ? En conséquence, à quel type de contenu peut-on s'attendre ? Et donc, en fonction de notre projet de lecture, de recherche, comment va-t-on procéder pour le lire ? Quelles pourraient être nos difficultés de lecture ? Mais quels pourraient être nos bénéfices ? Etc. »

On pourra enfin amener les élèves à produire des textes de genres variés et judicieusement choisis pour rendre compte de leurs apprentissages en sciences. 

Une approche interdisciplinaire et une collaboration entre le professeur de sciences et le professeur de français constituent dans cette perspective une indéniable plus-value, puisque cela donne sens aux apprentissages et cumule les expertises respectives des enseignants.

 

 

Jean KATTUS, interviewé par Marine ANDRÉ



1 Suzanne G. CHARTRAND, Judith ÉMERY-BRUNEAU, Kathleen SÉNÉCHAL, Caractéristiques de 50 genres pour développer les compétences langagières en français. Québec, Didactica, c.é.f., 2015.

Auteur

Jean Kattus

Maitre-assistant en français, didactique du français et du FLES. Intérêt particulier pour la lecture, la sculpture, la marche, le cinéma et le théâtre.

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