Aborder l'écologie avec les élèves ou comment dépasser la résignation ambiante ?

Proposition d'exploitations didactiques au départ de deux supports : l’album de littérature jeunesse « La Nature » et le spectacle de théâtre « La bombe humaine ».


CONSTAT

À l'heure de la COP 27, de la Coupe du Monde au Qatar et la recrudescence des mouvements activistes dans les musées, la question écologique réapparait peu à peu à l'avant de la scène, malgré les préoccupations socioéconomiques du moment. 

Toutefois, lorsque j'ai annoncé aux étudiants que nous allions travailler sur la thématique de l'écologie, les réactions ne furent pas vraiment enthousiastes : « Encore ! ... On en entend parler depuis qu'on est en primaire », « Chaque année, ça revient : je ne vois pas ce qu'on pourrait dire de plus ... » Le principal reproche adressé à la proposition est que le discours alarmiste et pessimiste véhiculé autour de cette thématique s'avère déprimant. Les éventuels efforts ou la mobilisation ne porteront pas leurs fruits et il est donc vain de chercher à changer les habitudes ou les comportements. 

Une telle réaction fait partie du spectre de positionnements écologiques théorisés par les nombreux scientifiques qui ont analysé les impacts sociopsychologiques issus des dégradations environnementales1. Entre un positionnement engagé voire activiste et une acceptation « aquoiboniste » voire défaitiste, le curseur peut largement évoluer.  Paradoxalement, il s'avère que la jeunesse, initialement à l'origine des nombreuses manifestions de sensibilisation à la cause climatique, souffre d'un mal identifié comme un état d'écoanxiété permanent ou « solastalgie ». 


 

Je me suis souvenu d’un autre néo­logisme : « nostalgie », créé au XVIIe siècle par un médecin alsacien qui constatait chez les gardes suisses un mal du pays. Nostalgie est formé des mots grecs nostos, le « retour », et algos, la « douleur ». Moi, j’ai choisi le mot latin solari/solacium, la « désolation », et je lui ai ajouté la douleur. Cela a donné « solastalgie ». Ce néologisme me sert à désigner le trouble que nous ressentons quand les lieux auxquels nous sommes attachés sont abîmés, pollués, dévastés, et que nous avons le sentiment de perdre notre environnement le plus familier. 

                                                                        Source : Glenn Albrecht, propos recueillis par Alexandre Lacroix publié le 03 juillet 2020, Philosophie magazine, n°140, juillet 2020



SYMPTÔMES

Quels sont les symptômes de ce mal-être ? Glenn Albrecht, philosophe australien, définit cet état de solastalgie comme « un vacillement de votre identité, dû au fait que vous ne reconnaissez plus le monde autour de vous, qu’il vous semble perdu ou effacé. C’est un vertige, un trouble métaphysique qui affecte votre être-au-monde. Et cela ne se soigne certainement pas par des antidépresseurs, puisqu’à mon sens, le concept nous incite au contraire à nous engager et à mettre la main à la pâte : il nous invite à essayer de réparer le monde »2. Une récente étude3 corrobore ce constat. Elle met en avant les inquiétudes des jeunes et traduit leurs préoccupations. Parmi les chiffres à épingler, notons tout de même qu'une écrasante majorité manifeste son inquiétude pour la cause écologique. 

Source : étude « Parole aux jeunes : les jeunes et l’écologie » réalisée par la plateforme de formation Diplomeo sur un panel représentatif de jeunes de 18 à 23 ans, en mars 2019.


La sensibilité écologique avérée de cette jeunesse se heurte à une désillusion quant à l'application de ses préoccupations. Selon le sondage, 95 % de jeunes pensent que la politique écologique devrait être plus assertive et davantage contraignante. 


Or, comme l'explique le politologue François Gemenne dans une récente interview4, il ne faut pas attendre des politiciens qu'ils imposent aux citoyens d'adopter tel ou tel mode de vie, alors qu'à notre échelle individuelle, nous ne sommes pas capables de respecter nos propres choix. Nos contradictions et nos difficultés personnelles ne trouveront pas de solution dans des contraintes collectives. 


La démocratie représentative a des limites à traiter cet enjeu de long terme et, je pense, n’est plus capable aujourd’hui de prendre les virages nécessaires pour respecter les objectifs de l’accord de Paris. Parce que chaque parti va chercher à s’adresser à une classe particulière d’électeurs dont il va représenter les intérêts, qui vont parfois être contradictoires. Et le rôle du gouvernement va être de dégager un contrat social qui combine ces différents intérêts relativement contradictoires. Mais là-dedans, personne ne va vraiment représenter l’intérêt du climat, personne ne va vraiment représenter l’intérêt de la biodiversité, chacun va représenter les intérêts de ses électeurs […]


Face à cette impasse et à cette absence de solutions, de nombreux jeunes oscillent entre espoir et pessimisme, entre combattivité et résignation. Leur désir de révolution, qui semble ne pas aboutir, se transforme en désespoir et laisse place à une désillusion, assortie d'un discours pessimiste de plus en plus prégnant. Prenons pour exemple cette récente déclaration, en marge de la dernière COP égyptienne, où l'on entend dire que « l’urgence n’est plus de crier au feu mais d’éteindre l’incendie »5. Force est de constater que la mise en œuvre d'actes forts est plus que nécessaire et plus que désirée par la majorité de la population (85 % de la population belge se dit tracassée par le climat)5. Or, au terme de la dernière conférence sur le climat, aucune décision écologique n'a été ratifiée : seulement quelques déclarations de bonnes intentions et une proposition de créer un fonds pour les pays du Sud6. De quoi décevoir encore plus les jeunes générations qui perdent espoir en la capacité de l'espèce humaine à sauver ce qui pourrait encore l'être et qui peinent à s'orienter entre un discours qui annonce le pire et la réelle possibilité d'en sortir...




EXPLOITATIONS DIDACTIQUES 


En préambule des propositions soumises à la suite, je voudrais insister sur la nécessité de sensibiliser les élèves à leur capacité d'action. Certes, ils connaissent l'étendue des dégâts et l'importance d'agir, mais ce qui demeure en suspens c'est le comment, les conditions d'action du changement. À cette fin, je vous propose deux méthodologies actives et participatives qui, espérons-le, engageront les participants à l'action et au changement, plutôt qu'à la contemplation désillusionnée de l'échec. 



1. L'album de littérature jeunesse, La Nature, de Emma Adbåge

Dans notre petite ville habitent toutes sortes de personnes. Nous sommes plusieurs enfants bien sûr et des adultes de tous âges. Il y a aussi des chiens et d’autres animaux de compagnie. Autour, c’est un peu différent. Ça s’appelle la Nature. À travers le quotidien plus ou moins paisible des habitants de cette petite ville, c’est une véritable fable écologique qui se tisse à mesure que les saisons se succèdent.

https://www.cambourakis.com/to...

Traduit du suédois par Catherine Renaud
Date de parution : 5 janvier 2022
48 pages / 210 x 250 mm
14 euros ttc
ISBN 978-2-36624-633-9


QUEL DISPOSITIF DIDACTIQUE ? 

Au départ de cet album, nous avons mené une communauté de recherche philosophique (CRP), sur le modèle proposé par Mathew Lipman7:

1) Support inducteur --> lecture de l'album
2) Cueillette de questions
3) Choix de la question (vote)
4) Discussion // cartes des habiletés de penser
5) Trace de la discussion // cartes du jeu Dixit


Au terme de la cueillette de questions, les participants ont évalué la dimension philosophique de chacune des propositions de questionnement. Pour rappel, une question est considérée comme proprement philosophique si elle valide les 3 critères suivants (= 3C) :
C = commune (universelle, intemporelle), que tout le monde se pose, partout et à toutes les époques.
C = contestable (réponses multiples), qui peuvent admettre différentes réponses.
C = centrale (fondamentale, existentielle).

Après concertation et reformulation, c'est la question n°7 (Pourquoi lutter contre l'inexorable ?) qui a remporté le vote et qui a fait l'objet de la discussion. 

1) Pourquoi certains êtres humains semblent-ils si détachés de la cause climatique ?
2) Pourquoi la Nature va-t-elle mal ? 
3) Est-ce que la Nature n'aime pas les être humains ?
4) Faut-il renoncer dans l'adversité ? 
5) La préservation de la planète n'est-elle pas une cause perdue ? 
6) L'être humain doit-il entretenir un lien avec la Nature ? 
7) Pourquoi lutter contre l'inexorable ?
8) L'être humain est-il digne de son environnement ?
9) Est-ce utile d'agir pour le climat à son échelle ?
10) Pourquoi faut-il attendre l'irréparable pour agir ?
11) Pourquoi l'être humain choisit-il toujours la facilité ?


Lors de cette discussion, les participants avaient pour tâche d'exercer certaines habiletés de penser qui leur avaient été distribuées8. L'objectif était de se débarrasser de chacune de ses cartes, afin d'intervenir de manière précise lors des échanges. Il était notamment nécessaire de formuler une question, de proposer un contrexemple ou encore d'amener une nouvelle idée. 

L'outil du Pôle Philo :  Fiche_Les cartes à philosopher.pdf


Enfin, pour clôturer l'activité, les participants ont été invités à sélectionner une carte du jeu Dixit9, afin d'expliquer ce qu'ils retenaient de ce moment d'échanges. La dimension interprétative des illustrations offre la possibilité d'explorer la « dimension herméneutique du philosopher »10, qui consiste, selon François Galichet, à appliquer la faculté de penser sur un fragment du réel, à adopter « une attitude de déchiffrement et d'interprétation des phénomènes du monde pour y décrypter ce qui pourrait conforter la validité des thèses défendues »10.



Le partage final, au départ des cartes de Dixit, a permis de lier l'ensemble des moments vécus. Le retour à certains extraits de l'album de départ s'est opéré de façon naturelle et les échanges ont porté sur le fond de l'histoire, utilisée comme amorce. Lors de cette dernière étape, il demeure de multiples questions en suspens : quel est le rôle de l'être humain face à son habitat ? Est-il nécessaire de protéger la Nature et de lui octroyer des droits ? Comment pouvons-nous encore agir ? Cela vaut-il la peine de devenir vegan ? Payerons-nous un jour la note de nos actions actuelles ? 
Nous pouvons observer la pluralité des questionnements qui envisagent tantôt des réflexions conceptuelles, tantôt des pistes d'actions concrètes, nous offrant une transition très utile vers l'activité suivante. 

La Nature, Emma Adbåge, pp. 11-12



2. La pièce de théâtre « La bombe humaine » 

S'il est un art participatif et engageant, c'est bien le théâtre. Par essence, il emmène le spectateur dans un monde de fiction où s'entremêlent des émotions variées que ce dernier pourra ressentir par le biais de la catharsis. Aristote parlait de « purgation » ou de « purification »11. La mise en scène d'un héros tragique permet au spectateur d'expérimenter la peur et la pitié, par procuration, à travers un mode fictionnel, au départ de l'imaginaire. Le théâtre soulage donc l'âme du spectateur, en générant des émotions intenses. Le spectacle de théâtre a également une portée politique et une valeur éducative, puisqu'il sensibilise le public à des thématiques sociales. Diderot insiste sur ce rôle moralisateur du théâtre. Selon lui, cet art a pour vocation de  « bouleverser l'esprit du public, de le pousser à agir véritablement sur la société pour la réformer. Ainsi, l’attitude passive au théâtre doit laisser la place à un mouvement critique et profondément actif. »12

C'est dans cette même perspective d'un théâtre engagé et engageant que nous avons assisté à la représentation de La bombe humaine, au Théâtre de Liège13. Eline Schumacher, l'actrice principale, y incarne une jeune trentenaire en proie à de nombreux doutes quant à l'attitude à adopter afin de développer une consommation davantage écologique. Sur le ton de l'humour, elle nous partage ses interrogations et son cheminement vers une maturation écoresponsable. 


La force du spectacle réside dans son effet miroir : sous nos yeux de spectateurs pas toujours très consciencieux, se déroule un cheminement personnel qui pourra faire écho à nos propres angoisses et à nos propres incohérences. Loin de nous faire la morale, la pièce opte plutôt pour une mise en action engageante. Force est de constater que cela fonctionne et, qu'au terme du spectacle, chacun d'entre nous a envie de s'engager dans un acte écosolidaire, écoresponsable, à son échelle. Par ailleurs, le recours aux multiples intervenants extérieurs, sous la forme de témoignages ou d'interviews, apporte des réponses et des pistes de solution qui dépassent la stricte échelle individuelle. La lutte collective nécessaire est envisagée au départ de propositions concrètes, suggérées par des personnalités ou des spécialistes tels que Joachin Phoenix, François Gemenne, Philippe Lamberts, Adelaïde Charlier ou encore Rob Hopkins. 


Interview de Vincent Hennebicq et Eline Schumacher - RTBF 


Fonte des glaces, acidification des océans, disparition des espèces animales et végétales. L'anthropocène est l'ère des activités humaines qui, sous le joug du capitalisme, met à sac la richesse de notre planète. Eline Shumacher et Vincent Hennebicq mettent le dérèglement climatique au cœur de la réflexion. Ils s'en emparent avec toute la complexité du sujet, y compris les incohérences. Multipliant les rencontres avec des scientifiques, des anthropologues, des psychologues, des politiciens, des personnalités porteuses de projets de vie alternatifs, ils émaillent le propos de soubresauts issus de leur propre vie. 

Source : PODCAST « Backstage » -  Podcast : Introduction au spectacle « La Bombe humaine »



QUEL DISPOSITIF DIDACTIQUE ? 

Afin d'exploiter au mieux ce spectacle de théâtre, nous avons vécu trois moments importants : 

1. AVANT
--> À titre de préparation au spectacle, nous nous sommes renseignés quant aux différents concepts abordés et, à partir de lectures ciblées, nous avons défini le champ thématique dont il allait être question. 

2. PENDANT
--> Nous avons assisté, en soirée, à la représentions de La bombe humaine, au Théâtre de Liège. 

3. APRÈS
--> De retour en classe, nous avons listé collectivement les multiples difficultés, les incohérences auxquelles chacun d'entre nous était confronté. Nous y avons associé des pistes d'actions, suggérées dans le spectacle ou issues de propositions personnelles. Au terme de la séquence, chaque étudiant a décidé individuellement d'une piste à mettre en œuvre, d'un geste à poser, telle une bonne résolution pour la prochaine nouvelle année.


3. Autres propositions :

Au vu de l'actualité, d'autres pistes d'exploitation nous paraissent judicieuses et pertinentes, en lien avec les évènements de ces dernières semaines. À ce titre, nous vous suggérons quelques ressources pour poursuivre le travail et la réflexion. 


1. La Coupe du Monde au Qatar :

> Le dossier Questions vives réalisé par Enabel :
 Site internet : Questions Vives

QV-Coupe-du-monde-Qatar.pdf



2. La COP 27 : 

> La vidéo récapitulative d'Arte à propos des enjeux et des résultats de la COP 27


3. Les activistes dans les musées

> Différents articles du journal Le Soir
Désobéissance civile et urgence climatique
Les actions de militants pour le climat dans les musées





Aurélie Cintori



1. Citons entre autres, le dossier « Résilience écologique : résistance ou résignation ? », coordonné par Pierre Avignon, Xavier P-Laberge et Claude Vaillancourt. À Babord, n°86, décembre 2020.
https://www.ababord.org/IMG/pd...

2. Glenn Albrecht, propos recueillis par Alexandre Lacroix publié le 3 juillet 2020 dans Philosophie Magazine.
https://www.philomag.com/artic...

3. Étude « Parole aux jeunes : les jeunes et l’écologie » réalisée par la plateforme de formation Diplomeo sur un panel représentatif de jeunes de 18 à 23 ans, en mars 2019.
https://diplomeo.com/actualite...

4. Interview de François Gemenne à la RTBF : « COP27 : c'est l'heure du bilan avec François Gemenne, et pour l'instant c'est loin d'être gagné » , 18 novembre 2022.
https://www.rtbf.be/article/co... 

5. Interview de François Gemenne dans Le Soir, 28 novembre 2022.
https://www.lesoir.be/474080/a...

6. Article paru dans Le Soir : « COP27: un symbole fort et des tonnes de problèmes en souffrance » , Pierre Fagnard, 20 novembre 2022.
https://www.lesoir.be/478109/a...

7. Pour plus d'informations, consultez la fiche d'animation du dispositif élaborée par PhiloCité : https://www.philocite.eu/blog/...

8. Pour plus d'informations, consultez la fiche d'animation du PôlePhilo (« Les cartes à philosopher : jouons avec les habiletés de penser ») : https://www.calbw.be/sites/def...

9. Jeu de société DIXIT : https://www.libellud.com/nos-j...

10. François Galichet, Pratiquer la philosophie à l'école- 15 débats pour les enfants du cycle 2 au collège, Paris, Nathan, 2004, p. 11.

11. Article « catharsis » in Philosophie Magazine : https://www.philomag.com/lexiq...

12. Marina Ruiz Cano, Le théâtre diderotien : pour une esthétique à fonction sociale, in Anales de Filología Francesa, n°21, 2013, p. 363
https://dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/4565571.pdf

13. Pour plus d'informations : https://theatredeliege.be/even...


Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

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