Album (30) : « Le Marchand de Bonheur » de Davide Cali et Marco Somà

Un album qui questionne la notion de bonheur sous une forme métaphorique et accessible. À lire à tout âge !





Informations bibliographiques

Auteur : Davide Cali
Illustrateur : Marco Somà
Éditeur : Editions Sarbacane
Format : 20x34 cm, 32 pages
Année d'édition : 2020


Le mot de l'éditeur

Monsieur Pigeon vend du bonheur en pot. Petit ou grand format, en pack de six ou modèle décoré pour Noël. Dans le bois qu’il visite ce jour-là, chacun des oiseaux en achète selon ses moyens, sa personnalité, pour offrir ou partager. Ou pas du tout, par principe, car le bonheur ne s’achète pas. Et lorsqu’il repart, voilà que monsieur Souris, le pauvre balayeur dont personne ne s’occupe ramasse un pot vide tombé de sa camionnette…

https://editions-sarbacane.com...



PRÉSENTATION DE L'ALBUM

Cet album grand format nous propose de suivre monsieur Pigeon, le marchand de bonheur, dans sa tournée auprès de ses nombreux clients. Chaque double page offre une brève description du client et divers indices nous informent de son rapport au bonheur. À travers la tournée, le lecteur découvre différentes conditions sociales, différentes attitudes et différentes acceptions du bonheur. 

Il s'agit donc d'un récit particulièrement propice à susciter la discussion. Par sa galerie de portraits, plusieurs options de choix de vie sont soumises au (jeune) lecteur qui pourra se positionner personnellement vis-à-vis de ces dernières. 


TEXTE

Le texte est bref et précis. Chaque personnage accueille le marchand de bonheur et achète ses bocaux en fonction de ses moyens et/ou de ses besoins. La particularité du texte réside, notamment, dans la dénomination de chacun des personnages et dans ses caractéristiques (ses habitus). Il est nécessaire de maitriser finement certains termes afin de pouvoir accéder au sens implicite de l'album. En effet, madame Huppe, par exemple, achète une douzaine de modèles (ce qui est un achat important, comparé aux autres protagonistes). Pour un lecteur aguerri, la référence à l'adjectif huppé le conduira à comprendre pourquoi elle peut se permettre un tel achat. Pour un lecteur possédant une connaissance lexicale moins approfondie, il conviendra alors de souligner ce rapprochement lexical et d'expliquer le glissement de sens. 

https://www.littre.org/definition/huppé


D'autres connaissances, plutôt ornithologiques, sont également nécessaires afin de comprendre certaines références et certains choix. Voyez, pour exemple, madame Caille qui achète un grand pot de bonheur, à partager avec ses amis quand ils viennent diner chez elle. Quelques rapides recherches permettent de s'informer sur les cailles et d'apprendre qu'il s'agit d'animaux « grégaires, formant des compagnies de 6 à 20 individus »1.


Rapidement, le lecteur comprend qu'il existe un lien, de nature variable, entre les différentes espèces citées et leurs comportements, leur gestion du bonheur. Dès lors, la découverte de l'album revêt un caractère davantage ludique. Tout au long de notre lecture, nous sommes amenés à nous questionner, à rechercher les natures de ces liens et à développer nos habilités de lecture fine. 


IMAGES

Les illustrations majoritairement en doubles pages occupent une place prépondérante. Chaque protagoniste se voit attribuer une double page afin de représenter son mode de vie et son habitat. De nombreux détails viennent préciser le texte et conforter des hypothèses que le lecteur avait précédemment émises. Madame Huppe, rappelez-vous, habite une très chic maison, bien entretenue, aux accents art déco, bordée d’un téléphérique. Elle et ses amis sont habillés de manière plutôt bourgeoise, voire guindée. Les illustrations permettent au lecteur de se faire une idée plus précise des conditions de vie des différentes franges de la population. 

A contratio, madame Rouge-Gorge (qui « avec le peu de sous qu’elle a, achète un pot minuscule ») vit, elle, exclusivement dans un lit, illustrant son manque de moyens. Le toit de sa maison est rapiécé et elle se dévoue entièrement à ses petits-enfants (qui « ont déjà tout, les pauvres »). Notez, ici, l’ironie de cette dernières phrase et l’opposition entre les termes employés (« le peu de sous qu’elle a » versus « ont déjà tout »).



Les illustrations évoquent une tonalité poétique et presque naturaliste, proche des iconographies de Jean-Jacques Audubon. L’anthropomorphisme des oiseaux participe à la mise à distance du lecteur et à une dénonciation des comportements humains. Le biais des situations aviaires permet au lecteur d'objectiver les divers comportements humains. Les illustrations, de leur côté, insistent sur les différences socioéconomiques qui, bien souvent, régissent notre rapport et notre perception du bonheur. D'un point de vue didactique, il est donc essentiel de guider les élèves dans la découverte et l'exploration de ces multiples détails, afin de les amener à percevoir ces diverses réalités sociales. 

 

RELATION TEXTE/IMAGE

Vous l'aurez compris, afin de permettre d'accéder à une lecture fine de cet album, un accompagnement guidé s'avère nécessaire. La brièveté du texte donne l'impression d'un récit aisément accessible, voire simpliste. Il n'en est rien, bien au contraire ! La richesse de cet album réside indubitablement dans la relation texte/image qui fera l'objet d'une attention et d'une explicitation essentielles. De nombreux indices, implicites, sont disséminés tout au long de l'album (dans les illustrations ou dans les références linguistiques et culturelles). 

La chute de l'histoire illustre cette nécessité d'un accompagnement et d'une explicitation. Au terme de sa tournée, monsieur Pigeon perd un de ses pots. 

Monsieur Souris ramène le pot chez lui, il l'ouvre et découvre qu'il est ... VIDE ! Comme tous les autres. Mais monsieur Souris est heureux : « Un pot vide : j'en rêvais justement ! Voilà qui fera mon bonheur ... »2



Cette découverte, permet de susciter le questionnement quant au sens du bonheur : de quoi est-il constitué ? Qu'est-ce qui fait notre bonheur ? À quoi tient-il ? 

Pour monsieur Souris, c'est le pot en lui-même, le contenant, qui suffit à faire son bonheur. Il constitue un objet de valeur important, au regard de son statut précaire (identifiable via les indices visuels). Le choix de l'animal « souris » devrait également être interrogé : pourquoi apparait-il dans un monde d'oiseaux ? Que représente-il ? Quel lien homophonique entre « la souris » et « il sourit » (cf. les jeux de langue fréquemment présents dans l'album) ? 

Enfin, un dernière question, demeurée en suspens tout au long du récit, trouve implicitement des suggestions d'interprétation dans cette dernière planche : Pourquoi le marchand de bonheur est-il représenté par un pigeon ? Qui est le véritable pigeon de l'histoire et pourquoi ? Autant de questions riches et variées qui permettront de developper les habilités de lecture de nos jeunes élèves, tout en développant leur esprit critique et leurs capacités d'argumentation au travers de la discussion. 



Pistes d'exploitation envisagées


1. Chanson : Le marchand de bonheur par Les Compagnons de la Chanson

Cette vieille chanson de 1959, au titre homonyme à celui de notre album, propose une vision unique du bonheur. À savoir celle du bonheur libéré des contraintes matérielles, entendu davantage comme synonyme de liberté. 

Il pourrait être intéressant de soumettre le clip vidéo (écoute), puis le texte des paroles aux élèves (lire), afin de leur demander de dresser le champ lexical du bonheur dans cette chanson. À quoi est-il associé ?  Une présentation visuelle, sous la forme d'un nuage d'idées/brainstorming, permettrait d'identifier les mots-clés associés à la notion de bonheur et d'aboutir à une définition du bonheur entendu comme absence de contraintes, comme retour à la nature authentique, constitué de plaisirs simples, proche de la conception antique (Socrate, Platon et Épicure).

Par la suite, une comparaison pourrait être menée avec l'album. Quelles sont les différentes visions du bonheur présentées dans la galerie de portraits des protagonistes de l'album. Comment chacun de ces derniers définit-il, envisage-t-il son bonheur personnel ? 

Dans un troisième temps, un échange pourrait être mené en classe, au cours duquel chaque élève serait amené à s'identifier à l'un des personnages de l'album et à exprimer qui, parmi les protagonistes, développe une conception du bonheur similaire à la sienne. Il s'agira de confronter les avis, de permettre à chacun d'argumenter en utilisant le filtre des personnages, afin d'éviter aux élèves de s'exposer trop personnellement. 

Enfin, chaque élève pourrait sélectionner sa chanson préférée portant sur la thématique du bonheur et venir la présenter au reste de la classe. Chacune des chansons pourrait être brièvement analysée, mise en relation avec les autres et questionnée quant à sa représentation du bonheur. À terme, une playlist de la classe pourrait être constituée avec toutes les chansons sélectionnées. 


Le marchand de bonheur
Jean Broussolle - Jean-Pierre Calvet
1959
Interprètes: Les Compagnons de la Chanson


PAROLES :

Je suis le vagabond, le marchand de bonheur
Je n'ai que des chansons à mettre dans les cœurs
Vous me verrez passer, chacun à votre tour
Passer au vent léger, au bon vent de l'amour

J'ai les quatre saisons pour aller flâner
Et semer des moissons de baisers
J'ai l'automne et l'hiver, le ciel et la mer
Le printemps et l'été pour chanter

Vous êtes des enfants qui vous donnez du mal
Du mal pour vous aimer et du mal pour pleurer
Et moi j'arrive à temps, à temps c'est bien normal
Pour aller réparer ce que vous déchirez

J'ai les quatre saisons pour sécher vos pleurs
Et changer l'horizon de vos cœurs
J'ai l'automne et l'hiver, le ciel et la mer
Le printemps et l'été pour chanter

Je donne à bon marché de quoi rire de tout
De quoi rire de tout, plutôt que d'en pleurer
Je ne demande rien pour me dédommager
Qu'à voir sur mon chemin la joie que j'ai donnée



2. Expérience des « gros cailloux » 

Cette expérience, très populaire sur les réseaux sociaux et certainement auprès des élèves, permet de clôturer la leçon et la réflexion de manière tout à fait concrète. Nous proposons à l'enseignant de lire le texte suivant, puis de demander aux élèves de compléter leur propre bocal, sur papier ou même physiquement, le passage par la manipulation concrète facilitant la réflexion et l'implication. Que représentent dans leur vie les gros cailloux ? Les petits cailloux ? Le sable ? L'eau ? 

Il était une fois, un vieux professeur qui dit à son auditoire : « Je vous propose une expérience. »  Il prit alors un grand bocal de verre, qu’il posa en face de lui. Puis, il le remplit complètement avec des gros cailloux et demanda : « Est-ce que le pot est plein ? » Tous répondirent : « Oui. » « Bien », répondit-il, « Nous allons voir. »

Alors, il se pencha de nouveau et sortit un récipient rempli de gravier. Avec minutie, il versa ce gravier sur les gros cailloux puis brassa légèrement le pot. Les morceaux de gravier s’infiltrèrent entre les gros cailloux… jusqu’au fond du pot. Le vieux professeur demanda encore : « Est-ce que le pot est plein ? » L’un des élèves répondit : « Probablement pas ! » « Bien », dit le vieux professeur.

Il se pencha de nouveau et cette fois, sortit un sac de sable. Avec attention, il versa le sable dans le pot. Le sable alla remplir les espaces entre les gros cailloux et le gravier. Encore une fois il demanda : « Est-ce que le pot est plein ? » Cette fois, sans hésiter, les élèves répondirent « Non ! » « Bien ! », dit le vieux professeur.
Il prit enfin le pichet d’eau qui était sur la table et remplit le pot jusqu’à ras bord. Le vieux professeur expliqua alors : « La grande vérité que nous montre cette expérience est la suivante : si on ne met pas les gros cailloux en premier dans le pot, on ne pourra jamais les faire entrer tous, ensuite. » 

Après un moment de silence, le vieux professeur leur dit : « Ce vase, c’est votre vie, et les gros cailloux, les choses les plus importantes à faire, ou celles qui comptent le plus pour vous. Votre santé, par exemple, votre amour, votre famille, vos enfants, vos amis, réaliser vos rêves, faire tout ce que vous aimez. En priorité. »  Et il conclut ainsi : « Si vous ne mettez pas vos gros cailloux en premier dans votre vie, celle-ci risque d’être partiellement remplie. Et contenir des futilités au lieu de ce qui vous tient à cœur. Alors, n’oubliez pas de vous poser la question : “Quels sont les gros cailloux de votre vie ?” »






Aurélie Cintori



1. https://www.oiseaux.net/oiseau...

2. Davide Cali et Marco Somà, Le Marchand de Bonheur, Sarbacane, 2020, pp 23-24

Auteur

Aurélie Cintori

Maitre-assistante en français, didactique du français et philosophie. Intérêt particulier pour la lecture, la littérature jeunesse, les voyages, les activités culturelles et les balades.

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